Confession d'Augsbourg et bon ordre



 

Le mois derniers, j'ai profité du 492e anniversaire de la Confession d'Augsbourg pour mettre en avant la foi de la grande Église. Je souhaite revenir aujourd'hui plus précisément sur la Confession présentée à Charles Quint, le 25 juin 1530, afin de préciser le rapport qu'entretient ce texte avec l'héritage de l'antiquité (I). J'examinerai ensuite l'implication de la réception générale de cette Confession pour l'unité visible de l’Église  (II).

I. Quel est le statut la Confession d'Augsbourg ?

Le Livre de Concorde des Églises luthériennes envisage la Confession d'Augsbourg dans une perspective de substitution : la Confession présentée à Augsbourg serait, pour les Églises de notre temps  ce qu'était le Credo pour les Églises antiques (1).
Nul doute que les autres dénominations protestantes regardent leur propre production avec le même sentiment (2).
C'est en tout cas une affirmation très dangereuse, pour au moins deux raisons : d'abord, parce qu'elle conteste les arrêts des conciles anciens, qui ont justement sanctuarisé le Credo de Nicée-Constantinople (afin de prévenir toute occasion future de prévarication). Ensuite, parce qu'elle crée un précédent aux implications impossibles à gérer : même si la Confession d'Augsbourg devait remplacer, au XVIe siècle, le Credo antique, qu'en serait-il au XXIe siècle ? Beaucoup de nouvelles questions agitent en effet la chrétienté depuis (y compris dans les Églises luthériennes). Si la logique du renouveau confessionnel était fondée, ses champions devraient composer un nouveau Symbole en lieu et place de la Confession d'Augsbourg. Ils n'en font rien car ils ne veulent pas perdre ce marqueur historique, et devenir un nouveau confetti confessionnel parmi les myriades d'autres. Or, le Credo de Nicée-Constantinople et le maintien du rang de cette confession antique est à nos yeux un marqueur bien plus fondamental.
Dans une perspective chalcédonienne, il convient donc de refuser, aussi bien à la Confession d'Augsbourg qu'à tout autre document, le statut de "nouvelle Confession de foi l’Église" et réserver cette place au seul Symbole, ou Credo de Nicée-Constantinople.
Dans cette perspective, que je qualifierais de "légitimiste", la Confession d'Augsbourg peut en revanche occuper la place de dernier développement portant sur une articulation, ou difficulté logique, du Credo (un baptême pour la rémission des péchés), et ce à la suite des grands synodes qui, tel Chalcédoine, avaient examiné et précisé l'articulation christologique de ce même Credo (un Seigneur en deux natures).
Annexe
du Credo, et non pas nouveau Credo, ce texte trouve ainsi toute sa pertinence, et sa place historique.

II. Qui peut revendiquer la Confession d'Augsbourg ?

Il semblerait que seuls les luthériens puissent légitimement revendiquer ce document. "Église de la Confession d'Augsbourg" et "Église luthérienne" sont d'ailleurs généralement synonymes.
J'entends par "luthériens" ceux qui, après avoir fait de la Confession d'Augsbourg le nouveau Credo, reconnaissent en Martin Luther son interprète suprême (3).
Pourtant, la tradition "Réformée" s'est également référée à la Confession, non seulement dans sa version modifiée de 1540 (Confession dite Variata) mais aussi dans sa version originale. C'est ce que montre par exemple l'Harmonie des Confessions de foi du pasteur Jean-François Salvard, publiée sous la direction de Théodore de Bèze, en 1581. Bien sûr, on pourrait voir dans de telles initiatives une tentative de récupération illégitime et malhonnête. Tel serait le cas si les auteurs et premiers signataires du texte n'avaient jamais reconnu d'Églises (en dehors des leurs) suffisamment orthodoxes pour pouvoir revendiquer leur production.
La bonne foi et le bon ordre exigent que l'on tienne compte de cette objection et qu'on y réponde honnêtement. Il est clair en effet que n'importe quelle chapelle ne peut pas sincèrement en appeler à ce document. Ceux qui rejettent et condamnent le baptême des enfants, par exemple, sont obligés de chercher ailleurs l'expression historique de leur foi. Libre à eux d'assumer ensuite les conséquences de leur inconséquence. D'une manière analogue, les tenants du zwinglianisme ne peuvent sans doute pas prétendre que leurs erreurs sont assumées dans cette annexe du Credo.
Cependant, en vertu de la Concorde de Wittenberg, nous pouvons dire que cette Confession n'est pas la propriété exclusive des Églises "luthériennes" (ie : héritières des théologiens saxons) mais qu'elle recouvre quiconque souscrit à ladite Concorde - Concorde qui a d'ailleurs permis de faire de la Confession d'Augsbourg le texte le plus largement reçu de la Réforme protestante, voire le concile œcuménique de cette époque.

Conclusion

Ces considérations sur la place et de l'usage légitime de la Confession d'Augsbourg m'amènent à la question tant soulevée de l'unité des chrétiens. Partout en effet, on cherche à établir cette dernière avec beaucoup d'efforts, de commissions, de dialogues (pour ne pas dire : de négociations), de prières et d'obscurs accords entre les Églises. Mais il est évident que les termes de l'unité protestante (4) sont présents sous nos yeux depuis des siècles. Ils impliquent simplement de :

1) Partager la foi du Symbole (signe de reconnaissance) de Nicée-Constantinople, selon la lettre autant que selon l'esprit du texte.

2) N'accepter aucune réinterprétation du Credo contraire aux précisions apportées par les conciles œcuméniques (concernant le nœud christologique : Éphèse, Chalcédoine, Constantinople II, Constantinople III; concernant le nœud sotérique :  Augsbourg, dont le réception générale fut scellée avec la Concorde de Wittenberg).

3) Exhorter aux bonnes œuvres, au sujet desquels "les nôtres (...) ont enseigné avec succès ce que doit être la manière de vivre, et quelles sont les œuvres qui plaisent à Dieu dans chaque vocation" (5); c'est-à-dire à la morale chrétienne telle qu'elle est connue et affirmée depuis les premières pages de la Didachè, ou "Doctrine des douze apôtres".

La seule question qui reste est donc de savoir si chacun continuera à affirmer et désavouer tour à tour - selon que lui dicte son caprice théologique du moment - des parties de cette magistrale jurisprudence évangélique, ou si on s'entendra enfin à en confesser ensemble tout le propos deux fois millénaire, pour la paix et l'édification des fidèles...

Bucerian

_________________

Notes :


1. Formule de Concorde, Solida Declaratio : Sommaire, fondement, règle et norme de la doctrine.

2. Papistes et byzantins ne sont pas en reste, eux qui, depuis le 8e siècle, ont érigé de nouvelles matières dogmatiques (icônes, papauté...), avec des réponses d'ailleurs sacrilèges, à côté et même à la place du catalogue des vérités affirmées dans le Symbole.

3. Formule de Concorde, Solida Declaratio, 7.

4.  Car il est évident que l'unité ne peut pas concerner les adeptes de la papauté, ni même du clergé byzantin.

5. Confession d 'Augsbourg, article 20.

Commentaires

Anonyme a dit…
Bien que la remarque de la formule de Concorde, de 1580, au sujet de la confession d'Augsbourg, soit pour le moins équivoque, il n'en demeure pas moins que l'incorporation des trois symboles "oecuméniques", au début du livre de Concorde, témoigne d'une volonté de continuité traditionnelle chez les gnésio-luthériens. De sorte qu'il serait plus approprié de reconnaître chez ses auteurs la tentative maladroite d'analogie entre Credos et Augustana, plutôt qu'un substitution au sens strict. Nous serons, donc, contraints de conclure qu'ils n'auront pas suffisamment été attentifs au déroulement de la Tradition, sans aucune volonté de subversion, comme la confession d'Augsbourg en témoigne sans relâche, justement.
Il est certain que toutes les confessions de la Réforme protestante se réfèrent aux Symboles en question...

Posts les plus consultés de ce blog

Attestant n'est pas confessant

Parlez de Jésus-Christ, ou taisez-vous

De Nicée II à la Confession d'Augsbourg