samedi 11 juillet 2020

Interpréter l'Apocalypse ?




Le livre de l'Apocalypse a été commenté de bien des manières. Toutefois, l'ensemble des explications proposées se divise en quatre catégories, ou écoles, que je vais brièvement présenter et critiquer.

1. Le prétérisme
Selon cette école, les prophéties de l'Apocalypse concernent ce qui est arrivé au premier siècle après Jésus-Christ, c'est-à-dire la fin du monde ancien, qui a coïncidé avec la destruction du temple de Jérusalem en l'an 70. D'où le nom de prétérisme (du Latin praeteritum : passé) pour désigner cette interprétation élaborée par le jésuite Luis de Alcazar (1554-1613), suivie par Bossuet et finalement reprise par de nombreux auteurs protestants.
Pour ma part, je confesse volontiers que les choses annoncées par le Seigneur sont arrivées aux hommes de sa génération (Matthieu 24: 34) de sorte que le premier siècle a été le théâtre d'une apocalypse. Néanmoins, si ces choses sont arrivées au premier siècle, elle sont arrivées en image, ou en figure. Le prétérisme contient donc sans doute des aspects valides, qui peuvent être assumés. Néanmoins, il serait erroné de réduire notre lecture du livre de l'Apocalypse à cette approche.
La raison de ce rejet est très simple : selon la tradition, Jean a rédigé l'Apocalypse vers l'an 95 (st Irénée de Lyon, Contre les hérésies, V. 30), c'est-à-dire longtemps après la ruine du temple. Or l'Apocalypse est résolument tourné vers l'avenir (1: 1, 19 ; 4: 1, etc.).
On pourrait répliquer que la date de rédaction du livre n'est pas précisée dans le livre lui-même, et que la tradition n'est pas infaillible ; donc, que l'Apocalypse peut en fait dater d'avant 95 - comme le pensent d'ailleurs certains experts. Réponse : si l'auteur du livre canonique (donc, destiné à tous les chrétiens) ne précise pas la date de rédaction du livre dans le livre, c'est que cette date est sans importance pour la compréhension du livre. Or il est important, pour le prétérisme, que ce livre ait été composé avant l'an 70. Donc, le prétérisme n'est pas l'interprétation à laquelle l'auteur veut nous conduire. De plus, si la tradition n'est pas infaillible, elle doit être présumée correcte jusqu'à preuve du contraire. Or, les prétéristes ne brandissent que des suppositions fondées sur des conjectures.
Enfin, si ce qui est annoncé dans l'Apocalypse est pleinement arrivé il y a vingt siècles, alors, cela doit aussi concerner le contenu des chapitres 21 et 22, soit toute la Parousie.  Si les prétéristes partiels rejettent cette idée (et pourquoi ?) ceux que l'on nomme prétéristes complets l'assument.
Or, cela est une hérésie contraire à la foi de l'Église (Christ reviendra pour juger les vivants et les morts; nous attendons la Résurrection des morts, etc. ) et que l'Apôtre Paul a manifestement déjà condamné à son époque (cf. 2 Timothée 2: 18).

2. Le futurisme
Le futurisme a été développé par un jésuite, du nom de Francisco Ribera (1537-1591). Il a été suivi par d'autres auteurs, comme le cardinal Bellarmin, avant d'être récupéré dans les cercles évangéliques (Darbysme, etc.). Selon le futurisme, le propos du livre de l'Apocalypse concerne les dernières années de l'Histoire.
Pour illustrer cette doctrine, c'est comme si l'Église cheminait (depuis le premier siècle) dans une plaine,  et que les évènements de l'Apocalypse (eschatologiques) étaient une montagne située à l'horizon. Il y aurait donc deux terrains, deux ères, deux époques : la nôtre (la plaine) et celle de la fin (la montagne que l'on n'aurait pas encore commencé à gravir). Inutile, ici, de chercher dans les reliefs de l'Apocalypse une topographie de notre terrain !
Une telle vision me semble ouvertement contraire à l'enseignement biblique, qui affirme que la venue de Jésus nous a fait entrer dans la fin des temps (1 Corinthiens 10: 11; Hébreux 1: 2, etc.). Certes, les "derniers jours" peuvent aussi désigner plus spécifiquement la dernière ligne droite de la course de l'Église (cf. 2 Timothée 3: 1), mais ce n'est pas parce que nous n'avons pas encore atteint l'étage nival que nous ne sommes pas déjà en train d'escalader la montagne ! Et de fait, c'est ce qui se passe avec l'Église, depuis le premier siècle. Car (pour reprendre notre image) la plaine, c'était l'Ancien Testament!
Comme pour le prétérisme, il y a donc des aspects du futurisme que l'on peut assumer et explorer : tant que l'Histoire n'est pas terminée, l'accomplissement des prophéties n'est manifestement pas parachevé. Il faut veiller. Mais cela ne permet pas de réduire notre lecture de l'Apocalypse à celle du futurisme. Si tous les signes n'ont pas atteint leur pleine puissance, il ne faut pas s'interdire de les reconnaître actuellement, dans la mesure où ils sont (et doivent être) sous nos yeux, à nous qui sommes dans les derniers jours.
Pour une même raison, il convient de rejeter les doctrines millénaristes qui se rattachent (souvent) à cette approche.

3. L'idéalisme
Comme son nom l'indique, l'eschatologie idéaliste consiste à regarder les prophéties de l'Apocalypse comme un énoncé des vérités générales, impersonnelles et atemporelles au sujet du parcours de l'Église.
Ainsi, pour certains théologiens anarchistes, la "bête de l'Apocalypse" symbolise l'idée ou la notion de l’État. Il s'agit donc de tous les États en général... et aucun en particulier. Le faux prophète ? Une personnification de tous les prévaricateurs imaginables. Au moins, cette école ne risque pas de faire de conjectures fantaisistes sur Bill Gates et les codes à barres ! L'idéalisme est aussi séduisant parce qu'il semble en finir avec les deux approches opposées consistant à enfermer l'Apocalypse dans le passé (prétérisme) ou dans un avenir coupé de nous (futurisme).
Pourtant, l'idéalisme est une erreur de même nature que les deux précédentes ; car s'il ne revoie pas la prophétie dans le passé, et s'il ne la repousse pas non plus aux calendes grecques, c'est en définitive pour l'enfermer dans le monde éthéré des idées, dans l'éternité, hors du temps et de l'histoire. L'idéalisme est une interprétation désincarnée, digne de la mythologie grecque, où Sisyphe sert de prête-nom à quiconque est confronté à l'absurde. Je ne dis pas que certains aspects de l'idéalisme ne peuvent pas être assumés (par exemple, il y a quelque chose de l'antichrist dans tous les prévaricateurs) mais on ne peut pas réduire notre interprétation à cela.
En effet, le Dieu de la Bible est précisément celui de l'Incarnation ("...il a souffert sous Ponce Pilate") et c'est de l'histoire concrète qu'il nous parle. Mieux, c'est elle qu'il prédit (Ésaïe 44: 7) !
Les idéalistes diront peut-être que c'est assez que Dieu prédise généralement l'avenir en annonçant sa victoire et son retour final. Mais pour être cohérents, les idéalistes devraient conclure que le retour du Christ doit aussi être entendu comme une "idée" dont nous faisons incessamment l'expérience au cours du temps. Alors, Dieu n'aurait pas prédit l'avenir, mais... des idées! 
Pis encore : s'ils allaient au bout de leurs idées, et réduisaient le retour du retour du Christ à un retour idéel (Jésus ne reviendra jamais autrement qu'il ne le fait déjà à chaque instant), on serait dans un abandon de la foi analogue à celui du prétérisme complet.

4. L'historicisme
Reste la quatrième école, dont vous aurez deviné qu'elle a la faveur de votre serviteur : l'historicisme. L'historicisme ne rejette pas la nature métaphorique des présentations que l'Apocalypse fait de divers évènements et de divers personnages. Il n'interdit pas non plus d'abstraire leurs caractéristiques et de les appliquer en général, à divers degrés, à des figures analogues. Mais, contrairement à l'école idéaliste, l'historicisme identifie (à proprement parler) ces symboles avec des personnes et des évènements en particulier.
Avant de souligner la légitimité de cette lecture, je veux toutefois mettre en garde contre deux écueils liés à cette interprétation : la projection arbitraire de l'actualité dans le livre de l'Apocalypse, et la présomption de deviner la date de la fin du monde.
Premièrement, il faut donc pratiquer la lecture historiciste en gardant en vue le fait que l'Apocalypse n'est pas une série de quatrains de Nostradamus. Ce qui est prédit n'est pas l'avenir en général, mais ce qui a une pertinence eschatologique ; c'est-à-dire : l'histoire de l'effondrement de Rome face à Jésus-Christ, et la survivance démoniaque de Rome dans la petite corne qui fait la guerre à l'Église (Daniel 2, etc.). Le sujet est donc extrêmement balisé et laisse par conséquent peu de place aux opinions fantaisistes du type : le chiffre de la bête est-il le WWW d'internet ?, etc.
Deuxièmement, il faut impérativement souligner que la logique biblique nous interdit de prétendre pouvoir dater la fin (Matthieu 24: 36). Par conséquent, on ne doit pas imaginer que le livre de l'Apocalypse nous donne un plan séquencé de chaque époque que traversera l'Église (découpe chronologique par laquelle il deviendrait facile de déduire la date de la fin). Ceux qui ont tenté cette aventure (comme les millérites au XIXe siècle) se sont fourvoyés. C'était inévitable! C'est pourquoi aussi je reste sceptique sur la théorie qui veut que les lettres aux sept Églises (Apocalypse 2 et 3) indiqueraient une série de sept époques (*).
Ces avertissements étant posés, je pense que la lecture historiciste est seule légitime, d'autant qu'elle permet de lire l'Apocalypse avec le même réalisme que celui de Daniel. Ceci est nécessaire, car on se souviendra que dans Daniel, les quatre bêtes n'étaient pas des idées abstraites mais bien des empires définis et réels (Babylonien, Médo-Perse, Grec, Romain). Or, le quatrième animal de Daniel est de toute évidence la même entité que la première bête d'Apocalypse 13 (Rome) - que prolonge la seconde... Inutile de préciser qui est ici désigné.

Je pense que l'avertissement particulier que donne ici le livre de l'Apocalypse sur l'antichrist, qui doit siéger à Rome, a fait la preuve de son utilité par l'emploi qu'en ont fait les anciens contre la papauté. Je pense aussi qu'il serait suicidaire, dans ces conditions, de laisser les jésuites nous fermer les yeux sur cette menace particulièrement grave et toujours actuelle...


Bucerian



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(*) Pourtant, avec la symbolique de sept Églises, il semble bien que c'est l’Église dans sa totalité qui est ainsi visée, donc l'Église de tous les temps. Par conséquent, il reste possible, à mon avis, de voir dans ces sept lettres un panorama général de l'Histoire de l'Église : les trois premières lettres désignant l'Église du début dans sa lutte contre le diable, qui agit par la chair de ses membres (Éphèse), par le monde en dehors de l'Église (Smyrne), et par les faux frères dans l'Église (Pergame) ; à cela répond, par un effet miroir, les trois dernières Églises de la liste (Sardes, Philadelphie et Laodicée) pour montrer que les mêmes maux se rencontreront jusqu'à la toute fin, non sans avoir porté leur fruit entre temps : chez beaucoup, le premier amour a été délaissé et cet état s'est sophistiqué (Laodicée répond ainsi à Éphèse) : l'amour s'est refroidit, et a métastasé dans l'hypocrisie du formalisme! De même, malgré l'endurcissement et l'adversité du grand nombre, les élus qui étaient en dehors de l'Église ont fini par plier le genoux (Philadelphie répond ainsi à Smyrne) : ainsi tout Israël sera sauvé / Romains 11: 25-26 ! De même, les scandales de quelques faux-frères étaient passés sous silence au début, à Pergame (cf. 1 Corinthiens 5). Mais vers la fin (à Sardes), la corruption est telle qu'à peine quelques personnes n'ont pas souillé leur vêtement (Apocalypse 3: 4)!
Que faire ici de Thyatire, au cœur du dispositif et dont l'état est encore plus effrayant : Jésabel y prêche?! Dans ce cas, au cœur cette liste impaire (7), Thyatire doit être vue de façon transversale : sans doute présente quant à son esprit au début, elle s'épanouit soudainement dans l'histoire et entame la précipitation, pesant depuis lors sur les Églises - et ce jusqu'à la fin (cela semble se manifester même géographiquement, quand on regarde la disposition des Églises sur la carte de l'Asie mineure, et quand on suit l'ordre dans lequel les lettres sont adressées). Pour schématiser :


Début
Ephèse, Smyrne, Pergame : { [ (
          Thyatire ---- \____   
                        ) ] } Sardes, Philadelphie,
Laodicée.

                                                                                          Fin.
                             

Dans ce cas, il est possible de voir dans les sept Églises l'histoire de l'Église de son début jusqu'à la fin (totalité) sans tomber dans des chronologies fantaisistes.



jeudi 25 juin 2020

Confession d'Augsbourg : le salut par la foi seule




Nous célébrons aujourd'hui les 490 ans de la Confession d'Augsbourg. Souvent perçu comme le symbole du protestantisme, ce document est surtout une annexe du seul Symbole de l'Église chrétienne, à savoir le Symbole de Nicée-Constantinople (auquel la Confession se réfère d'ailleurs dès son premier article).
L'objet de cette Confession et Apologie est bien connu : il a été question, pour les fidèles du seizième siècle, de défendre la droite compréhension de l'article baptismal du Symbole, c'est-à-dire la doctrine de la Justification et du Salut.
Rappelons que, devant Dieu, est dit justifié celui qui est réputé juste devant son jugement, et qui est agréable pour sa justice (Calvin, Institution chrétienne, III, xi, 2). La question fut alors de savoir si l'homme était tenu pour juste par la justice du Christ ou par la sienne propre.

Je souhaite profiter de l'occasion de cet anniversaire pour rappeler le véritable sens de cet article (1), dire son importance (2), et souligner l'actualité du combat pour cette doctrine, que l'on attaque aujourd'hui encore, jusque dans les rangs "évangéliques" (3).



1. La doctrine orthodoxe de la justification


En se fondant sur l'autorité exclusive des Écritures saintes, l'Église, dans son Symbole de foi, affirme que : pour nous les hommes et pour notre Salut, Jésus-Christ, le Fils unique de Dieu, a été fait homme: il a été conçu du Saint-Esprit et il est né de la Vierge Marie. Pour nous, il a aussi été crucifié sous Ponce-Pilate, il a souffert et a été enseveli, avant de ressusciter le troisième jour et de monter aux cieux. La doctrine chrétienne est donc que Jésus-Christ s'est substitué aux croyants pour accomplir, à leur place, la Justice divine. Il a porté leurs fautes : celles-ci ne leur sont donc plus comptées. Ce qui leur est imputé gratuitement est, au contraire, la justice du Christ, son innocence, pour leur Salut.
"Le Fils de Dieu m'a aimé et s'est livré lui-même pour moi"
(Galates 2. 20).

Que pouvons-nous donc ajouter à cela ?
Rien. Comme le notait Luther : Puisque, à présent, cela doit être cru et ne peut être obtenu ou saisi au moyen d'une œuvre, d'une loi ou d'un mérite quelconque, il est clair et certain que seule une telle foi nous justifie (Les articles de Smalkalde, II. 1).

De là, face à la papauté, la Confession d'Augsbourg (seule précision dogmatique reçue par l'ensemble du protestantisme) a affirmé la justification par la foi seule. Citant saint Ambroise de Milan, la Confession déclare : "Il est résolu de Dieu que celui qui croit en Jésus-Christ sera sauvé, non par les œuvres, mais par la foi seule, en recevant gratuitement la rémission de ses péchés" (article 6).

Cela ne veut pas dire que les chrétiens négligent ou méprisent les bonnes œuvres (ils sont au contraire destinés à les accomplir / Éphésiens 2. 10), ni qu'ils pourront vivre dans l'impénitence au prétexte de "croire". Un théologien évangélique du XVIIe siècle, Jean Gerhard, soulignait, dans ses "Méditations" que : Comme par la foi notre âme devient l'épouse de Christ et lui est étroitement unie, il s'ensuit que la foi est en nous la mère de toutes les vertus. Là où est la foi, là se trouve Christ. Là où est Christ, là se trouve aussi la sainteté de la vie, savoir la véritable humilité, la véritable douceur, le véritable amour.

Mais cela veut dire que seule la justice du Christ, que nous ne pouvons recevoir que par la foi, est notre justice devant Dieu. C'est là notre paix et notre salut :
"C'est ainsi que David exprime le bonheur de l'homme à qui Dieu impute la justice sans les œuvres : Heureux ceux dont les iniquités sont pardonnées, et les péchés couverts !" (Romains 4. 6-7).


2. Importance et preuve de cet article


Ces paroles contiennent toute la différence entres les religions des hommes (religions de la justification par les œuvres) et la Bonne Nouvelle de Dieu. Les talmudistes croient en effet qu'il leur est possible d'acquérir du mérite auprès d'Hashem par l'observance des misvots de la Torah. Les mahométanistes estiment pareillement qu'ils peuvent cumuler des hassanats (bons points pour le paradis) devant Allah, en observant les prescriptions de la charia. Semblablement, les papistes croient que leurs bonnes œuvres, accomplies sous la grâce, servent à parfaire leur justification (qui commence selon eux avec la foi) et à leur ouvrir ainsi finalement les portes du ciel.
En disant que nous sommes justifiés et sauvés par la seule imputation de la Justice du Christ, au moyen de la foi que Dieu nous donne gratuitement (par pure grâce, sans aucune sorte de mérite de notre part), nous écartons cette idée orgueilleuse et impie de mérite. L'importance de cet article est double : il s'agit bien sûr de glorifier le Christ, en ne cherchant notre Salut qu'en lui ; il s'agit aussi de goûter à l'assurance et à la paix que procure l'Évangile. Philippe Melanchton, l'a résumé ainsi :

"L'objet de cette discussion est une grande chose : il s'agit de l'honneur du Christ ; et il s'agit de savoir d'où les hommes de bon sens tirent un ferme et sûr réconfort, si c'est en Christ ou dans nos œuvres que nous devons mettre notre confiance. Si c'est dans nos œuvres, le Christ est dépouillé de son honneur de médiateur et de propitiateur. Au jour du Jugement de Dieu, nous reconnaîtrons que cette confiance est vaine, et que les consciences tombent de là dans le désespoir. Si c'est à cause de notre amour, et non à cause du Christ, gratuitement, que la rémission des péchés et la réconciliation nous échoient, personne ne les obtiendra à moins d'avoir observé toute la Loi, parce que la Loi ne justifie pas, tant qu'elle peut nous accuser. Puisque la justification est la réconciliation à cause du Christ, il est donc évident que c'est par la foi que nous sommes justifiés, car il est absolument certain que c'est par la foi seule que nous recevons la rémission des péchés" (Apologie de la Confession d'Augsbourg, article 4).
Les sectateurs romains ont dressé l'épître de Jacques contre cette doctrine. Dans le deuxième chapitre de sa lettre (verset 24), Jacques affirme en effet que l'homme est justifié par la foi et les œuvres, ce qui, lu sans discernement, contredit Paul, dans l'extrait cité plus haut (Romains 4. 6-7). Une telle lecture ne discréditerait donc pas seulement le protestantisme, mais le christianisme tout entier. Une lecture plus attentive indique cependant que Paul parle de la justification devant Dieu (Romains 3. 19-20), tandis que Jacques démasque la pseudo-foi des hypocrites (2. 15-17) et traite de la justice devant les hommes (vers. 18).
Or Jacques affirme lui-même clairement que l'homme est sauvé par la foi seule, lorsqu'il déclare que l'homme est renouvelé par la Parole de Dieu (1. 18). Car la Parole de Dieu ne peut être reçue autrement que par la foi.
Tel est aussi ce que précise l'Église, dans son Symbole de foi, ou Credo : Nous confessons un seul baptême, pour la rémission des péchés. Or, puisque le baptême consiste en la Parole de Dieu (l'Évangile) unie à un signe (l'eau), c'est donc cette Parole de Dieu qui, dans le baptême, sauve. Si donc l'Évangile baptismal est notre unique planche de Salut, c'est parce que la foi (qui reçoit la Parole de Dieu) est bien l'unique moyen de recevoir la Justice de Dieu.



3. Défense du dogme contre les altérations actuelles


Contre les affirmations des hérésies modernes (Federal Vision, Nouvelle Perspective sur Paul, etc.) il faut souligner que ce n'est pas seulement la justification, mais bien le salut qui repose (et qui reposera finalement) entièrement sur la foi seule.
C'est ce que souligne la Confession d'Augsbourg, dans l'article cité précédemment: "Il est résolu de Dieu que celui qui croit en Jésus-Christ sera sauvé, non par les œuvres, mais par la foi seule, en recevant gratuitement la rémission de ses péchés".
Il pourrait sembler superfétatoire de rappeler une chose si évidente. Ce serait ignorer que même un prédicateur aussi populaire que le réformé-baptiste (sic) John Piper a émis des propos qui ont pour triste conséquence d'obscurcir cette vérité divine, et de troubler les âmes. Selon Piper:
Dans le salut final au jugement dernier, la foi est confirmée par le fruit sanctifiant qu'elle a porté, et nous sommes sauvés par ce fruit et cette foi.
Cette assertion ayant naturellement entraîné une levée de boucliers, certains se sont cru obligés de défendre l'égaré. Outre des arguments d'autorité dignes du papisme (des pères l'ont pensé ainsi) [1], ils ont forgé de subtiles distinctions entre le droit au salut et la possession du salut (digne, ici encore, d'une distinction papiste comme celle entre la peine et la couple, ou comme si celui qui avait droit au salut n'avait pas pour autant le droit d'en jouir!) [2].

Toujours est-il que l'idée (ou tout ce qui insinue l'idée) d'un salut verbal par la foi seule, qui ne devient salut réel qu'à la condition supplémentaire des œuvres, est une contradiction flagrante du dogme de la justification et du salut par la foi seule. Nul besoin d'un doctorat en théologie, ni de publications dans des revues théologiques, pour en être convaincu ; car, contrairement aux hérésies qui peuvent souvent se prévaloir de guirlandes de versets savamment sélectionnés, cette certitude de foi repose sur la logique de la foi.
Contrairement aux erreurs qui peuvent être récoltées dans des masses d'ouvrages privés (même écrits par des personnes réputés compétentes), notre certitude est exprimée, aussi clairement que simplement, dans le Symbole inaltérable de l'Église : c'est que notre béatitude repose et reposera toujours sur la seule œuvre du Christ, qui nous est imputée par un seul moyen, la foi en l'Évangile.
Cela, la Confession d'Augsbourg, annexe au Credo, l'a explicitement déclaré (article 6).

Plus tard encore, les traditions évangéliques ont souligné l'importance d'écarter soigneusement toute mention des bonnes œuvres dans le discours du salut - et ce dans l'école luthérienne (cf. Livre de concorde, Solida Declaratio, article 3), aussi bien que dans l'école réformée (cf. Confession Helvétique postérieure, article 16. 8 ; Catéchisme de Heidelberg : 7e, 23e et 24e dimanches).



Conclusion


Les chrétiens doivent évidemment rechercher et pratiquer les bonnes œuvres. Lorsque la foi existe véritablement, les œuvres suivent nécessairement. Mais c'est une chose de dire que les œuvres existent nécessairement chez les sauvés, et autre chose de dire que les œuvres sont nécessaires pour être effectivement sauvé.
Il est indispensable de rappeler ces choses sans la moindre ambiguïté, principalement en notre temps. En effet, en 1999, Rome et ses marionnettes ont signé la tristement célèbre "Déclaration d'Augsbourg" (véritable anti-confession d'Augsbourg) , destinée à obscurcir cet article, afin de mieux l'ensevelir.
Ici, aucun compris n'est acceptable. La séduction et les risques de dérives doivent résonner à nos oreilles comme des menaces de mort. Pour terminer, je souhaite ainsi rappeler la salutaire exhortation qu'écrivait Luther, dans son commentaire du Psaume 117:

En particulier lorsque tu entends un saint, sans maturité ni assise, se vanter qu'il sait parfaitement bien que nous devons être sauvés sans nos œuvres par la grâce de Dieu et considérer que c'est pour lui une science toute simple, ne doute en aucune façon que cet homme ne sait pas ce qu'il dit ; peut-être même ne l'apprendra-t-il ni ne l'éprouvera-t-il jamais plus. Car ce n'est pas une science dont on puisse se rendre maître ou dont on puisse se vanter de la connaître.  C'est une science qui veut nous maintenir élèves  et rester notre maîtresse. Et tous ceux qui la connaissent et la comprennent bien ne se vantent pas de la bien savoir; mais ils perçoivent quelque chose comme un goût ou un parfum agréable vers lesquels ils se sentent attirés et se mettent en marche;  ils s'étonnent devant elle et ne peuvent pas la saisir ni la posséder comme ils l'aimeraient , ils sont assoiffés, affamés,  et la désirent toujours plus ardemment  et ils ne sont jamais las de l'écouter  et d'en parler, comme  saint Paul qui confesse lui-même qu'il ne l'a pas encore saisie (Philippiens 3. 12). Et Christ (dans Matthieu 5. 5-6) proclame heureux ceux  qui éprouvent cette faim et cette soif de justice. 
(…) C'est pourquoi, cher frère, ne sois pas orgueilleux ni trop sûr et certain que tu connais bien Christ. Tu entends maintenant, comme je te le confesse et te le reconnais, ce que le diable a pu contre Luther qui, cependant, est vraiment un docteur dans cette science, qui a tant et tant prêché, médité, écrit, parlé, chanté et lu sur ce point : il faut pourtant qu'il reste ici un élève et même parfois il n'est plus ni élève, ni maître. C'est pourquoi laisse-toi conseiller et ne crie pas "hourra". Tu te tiens debout ? Fais attention et ne tombe pas.  Tu connais tout cela ? Fais attention que cette science ne te fasse pas défaut. Crains, sois humble et prie, afin que tu puisses croître dans cette science et que tu soies protégé contre le diable  astucieux qui s'appelle ici Avisé et connaisseur, qui sait tout et qui enseigne tout d'une volée. 
Et maintenant, si tu veux ou si tu dois traiter de problèmes qui concernent la loi et les œuvres, ou les paroles et les exemples de pères, prends avant toute chose cet article capital devant toi et ne te laisse jamais surprendre sans cet article, afin que le bon soleil Christ brille dans ton cœur: alors tu pourras librement et sûrement juger et parler sur toutes les lois les exemples, les affirmations et les œuvres.  (…) Et si tu ne fais pas cela, tu peux être certain que les lois, les paroles, les exemples et les œuvres, avec leur belle apparence et l'aspect considérable des personnes, t'égareront en sorte que tu ne sauras pas où tu te trouves. 
(Luther, Œuvres, Labor et Fides, Tome VI, pp. 242-243).


Bucerian


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[1] L'auteur du Calvinist International, titulaire d'un doctorat en théologie, tente d'intimider par avance ses adversaires en déclarant qu'avant de pouvoir être pris au sérieux sur la question, ils auraient certainement besoin de passer du temps à suivre une formation en théologie, puis de publier dans des revues à comité de lecture, etc.
J'ignorais qu'il fallait avoir le curriculum vitae de Joseph Ratzinger pour pouvoir se prononcer sur l'Évangile. Mais puisqu'on nous attire sur ce terrain, je dois signaler que le même auteur, dans un article de la même série, a affirmé que lorsqu'il était (pourtant) doctorant en théologie, il n'avait jamais entendu parler de la doctrine de la Federal Vision. De là à s'interroger sur la solidité du cursus de certaines universités de théologie, il n'y aurait qu'un pas...
[2] Je ne vise pas ici, en tant que telle, la distinction entre le droit au salut et sa possession, mais l'idée selon laquelle la condition des œuvres viendrait se situer entre ces deux choses - condition qui revient évidemment à nier la doctrine du salut par la foi seule.


dimanche 31 mai 2020

Annotations sur la Concorde de Wittenberg : sommaire.






Sommaire de la série d'articles consacrés à la Concorde de Wittenberg, à l'occasion des 484 ans de sa signature par les Réformateurs.
Le lecteur pourra utilement consulter les "réflexions sur une communion orthodoxe", dont le sommaire est joint en annexe de cette série.



Annotations sur la Concorde de Wittenberg :



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ANNEXE: Série de réflexions sur une communion orthodoxe.



Bucerian

Pentecôte 2020

 


Évangile selon Jean, chapitre 14: 15-31:
 
Si vous m'aimez, gardez mes commandements.

Et moi, je prierai le Père, et il vous donnera un autre consolateur, afin qu'il demeure éternellement avec vous,l'Esprit de vérité, que le monde ne peut recevoir, parce qu'il ne le voit point et ne le connaît point; mais vous, vous le connaissez, car il demeure avec vous, et il sera en vous.




O DIEU, qui à pareil temps qu’à présent mis tes enseignements dans les cœurs de ton peuple fidèle, en leur envoyant la lumière de ton Saint-Esprit ; Accorde-nous, par le même Esprit, d’avoir une saine intelligence en toutes choses, et de nous réjouir toujours dans sa sainte consolation; par les mérites de Jésus-Christ, notre Sauveur, qui vit et qui règne avec toi, dans l’unité de ce même Esprit, un seul Dieu, aux siècles des siècles.  
Amen.


samedi 30 mai 2020

Annotations sur la Concorde de Wittenberg (9/9)








RÉCEPTION ET CONCLUSION

 
Selon l'historien Pierre Chaunu, la Concorde a scellé l'unité de 80% du protestantisme. (1)
Au-delà des strasbourgeois, la Concorde fut par exemple reçue par Oswald Myconius, antistès de la ville de Bâle - et avec lui par tout le corps pastoral de la cité (2 août 1536).

Contrairement à ce que certains ont laissé entendre, la Concorde n'a pas été désavouée lors de la grande assemblée de Smalkalde, en 1537. Au contraire "les articles de foi furent passés en revue par tous les théologiens protestants assemblés à Smalkalde, afin de s'assurer de l'absence de dissension. Les princes assurèrent alors qu'ils maintiendraient cette formule de concorde tandis que, concernant les sacrements, Bucer (et les autres théologiens de la Haute Allemagne) apportèrent entière satisfaction à tous les docteurs présents, y compris les plus rigides ". (2)

Jean Brenz écrivait ainsi, à cette occasion (3) :
J'ai lu, et lu et encore relu la Confession et Apologie présentée à Augsbourg par le très illustre Prince, l'Électeur de Saxe ainsi que par les autres princes et États de l'Empire Romain à Sa Majesté Impériale.  J'ai lu également la Formule de Concorde concernant le Sacrement, faite à Wittenberg avec le Dr. Bucer et les autres. J'ai également lu les articles écrits à l'Assemblée de Smalkalde en langue germanique par le Dr. Martin Luther, notre plus révéré précepteur, ainsi que le traité concernant la papauté et le pouvoir et la juridiction des évêques.
Et, à mon humble avis, je juge que tous ces textes sont en accord avec la sainte Écriture, ainsi qu'avec la foi de la véritable Église Catholique.
 Mais bien que je reconnaisse que je suis certainement le plus petit parmi toute la multitude d'hommes si instruits qui sont à présent réunis à Smalkalde, comme il m'est impossible d'attendre la fin de l'assemblée, je vous demande, à vous, Dr. Jean Bugenhagen, qui êtes l'homme le plus renommé et le père le plus révéré en Christ, que vous ajoutiez mon nom, si nécessaire, à tout e que j'ai mentionné ci-dessus.
 
Car je témoigne de ma propre signature que c'est cela que je soutiens, confesse et que je veux constamment enseigner, par Jésus-Christ, Notre Seigneur. 

JEAN BRENZ, Ministre de Hall.
Fait à Smalkalde,
le 23 février 1537.


Jean Calvin, ayant séjourné à Strasbourg, a également approuvé cette Concorde (4). Dans une lettre en date de l'année 1539, le Réformateur Français écrivait à Guillaume Farel :
" Je demande tout d'abord qu'ils ne croient pas que mon but ait été de perturber la Concorde établie entre les Églises allemandes ; car je suis aussi déterminé à protéger cette Concorde jusqu'à la fin que j'ai été heureux de l'adopter - comme je pense l'avoir suffisamment déclaré dans le travail en question. "
 "Primum id deprecabor, ne initam inter Germanicas ecclesias concordiam interpellare me voluisse credant, quam mihi decretum est non minus constanter ad extremum tueri, quam libenter amplexus sum : quod satis luculento testimonio declarasse in illo opere mihi videor." (5)

Ces rappels sont rendus nécessaires en raison du fait que le protestantisme peut parfois donner l'impression de se résumer à une multitude de fiefs théologiques, dans lesquels les théologiens seraient en quelque sorte les vassaux d'un grand docteur (ici, le luthéranisme; là, le calvinisme, etc.)
Quoi de plus ruineux que cette antique tentation (1 Corinthiens 1. 10-16) ? La Concorde de Wittenberg, qui a permis de constater la pleine communion de ses signataires (l'ensemble du protestantisme !) n'est au contraire réductible à aucun de ces particularismes. Elle est le bien commun de chacun. Elle est de ce fait le cadre délimitant l'orthodoxie et permettant le témoignage commun.  Cela, un fidèle comme Guy de Brès, auteur de la Confession de foi des Pays-Bas - il fut aussi martyr -, l'avait bien compris. Devant le Synode d'Anvers, en 1565, il plaidait encore pour la ratification de la Concorde. Pourquoi ? Parce que que cela fermerait la bouche aux détracteurs qui accusent les protestants d'être désunis, et que cela faciliterait par la même occasion le témoignage évangélique devant le monde (6).
Quelques décennies plus tôt, Luther avait déjà fait l'expérience de ces bénéfices; dans une lettre datée du 6 mai 1538, il se réjouissait ainsi de ce que:

Les Suisses, qui jusqu'à présent n'étaient pas d'accord avec nous sur la question du Saint-Sacrement, sont en bon chemin ; Dieu veuille ne pas nous abandonner ! Bâle, Strasbourg, Augsbourg, Berne et plusieurs autres villes se sont rangées de notre côté. Nous les recevons comme frères, et nous espérons que Dieu finira le scandale, non pas à cause de nous, car nous ne l'avons pas mérité, mais pour glorifier son nom et faire dépit à cet abominable pape. La nouvelle a beaucoup effrayé ceux de Rome. Ils sont dans la terreur et n'osent assembler un concile. " (7)


 
 CONCLUSION


Cette série a souvent été l'occasion de condamner l’œcuménisme par lequel certains tentent vainement de résorber les schismes. Le seul résultat est qu'ils se mettent en danger et augmentent la confusion.
J'ai aussi dû dénoncer le relativisme, auquel certains ne résistent que par le sectarisme. Ces dangereux phénomènes se nourrissent mutuellement. Face à eux, le protestantisme a besoin de se réaligner ; ses mots d'ordre doivent être : l'orthodoxie, et non le sectarisme ; l'irénisme, et non le relativisme. Mais pour cela, il faut un cadre commun, auquel seule la Concorde de Wittenberg correspond. (8)

Cette série d'articles a donc mis en exergue le patrimoine confessionnel de l'Église chrétienne. Ces textes de référence sont, je le pense, importants. Importants pour le bien-être de l'Église, le bon ordre et l'édification. Or je n'ignore pas que des piétistes profiteront de ces paroles pour chercher à m'accuser de réduire le christianisme à une souscription froide et sclérosée à une liste de textes.
Je veux donc rappeler ici que, pour un orthodoxe, ce patrimoine théologique n'a pas pour vocation à remplacer une conversion et une vie de foi réelles dans le Seigneur Jésus. Nous savons en effet que Dieu n'attend pas seulement d'être honoré par notre intelligence - en cherchant la cohérence de la foi et les textes symboliques propres à dire notre unité dans cette foi ; loin s'en faut qu'il se contente d'être honoré par nos lèvres ! C'est avant tout notre cœur que le Seigneur recherche, un cœur duquel doivent être bannis la méchanceté, les pensées vaines, l'orgueil, le mensonge, et l'impureté ; un cœur que le Seigneur veut remplir de son amour, de sa sainteté et de sa vie. Les sacrements célèbrent notre incorporation au Christ, d'autant que tous ces biens nous sont accordés en Lui. Et en Lui seul.

A Lui soient le règne et la gloire, avec le Père et le Saint-Esprit, pour les siècles des siècles.

Amen!


Bucerian


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(1) Pierre Chaunu, Le temps des Réformes.
(2) Melanchthon, 1er mars 1537, Corpus Reformatorum III, page 202.
(3) J'ai trouvé le texte, en anglais, sur le site "Book of Concord", à la rubrique des souscriptions au Traité de la primauté du pape, approuvé par les théologiens assemblés à Smalkalde.
(4) Voir : François Wendel, Calvin, source et évolution de sa pensée religieuse, page 101; Emile G. Léonard, Histoire générale du Protestantisme, Tome 1 ; Timothy J. Wengert, "Philip Melanchthon's 1557 Lecture on Colossians 3: 1-2 : Christology as Context for the Controversy over the Lord's Supper", in Dingel, Kolb, Kuropka and Wengert, Philip Melanchthon, 210.
(5)  Herminjard, correspondance, tome VI, page 132, ss: Exemplar excusasionis quae praefationi inseretur.
Plus loin dans sa lettre, le Réformateur de Genève ajoute encore :
Si, comme c'est certainement le cas, le point principal de la Concorde est que le corps et le sang du Christ ne sont pas simplement symbolisés dans l'Eucharistie, mais vraiment exposés - et, pour ainsi dire, présentés devant nous par le ministère de l'Église -, j'ai non seulement souhaité que la Concorde soit préservée, mais, en ce qui me concerne, j'ai également cherché à la renforcer.
Si hoc praecipuum est Concordiae caput, ut certe est, non figurari modo in coena Christi corpus et sanguinem, sed per Ecclesiae ministerium vere exhiberi, et veluti coram repraesentari, - non tantum volui Concordiam salvam esse, sed, quantum in me erat, confirmare etiam studui.
(6)  Émile G. Léonard, Histoire Générale du Protestantisme, tome 2, page 76.
(7) Il s'agit d'un extrait de la lettre à Albert de Prusse, que l'on trouve dans : Mémoires de Martin Luther écrits par lui-même, traduits et mis en ordre par Jules Michelet ; Mercure de France, Paris, 1990, Livre III, chapitre III, note numéro 1.
(8) Aucun autre accord ne pourra valablement sceller l'unité protestante ; sa seule nouvelleté suffirait à le discréditer. Les tentatives faites depuis le XVIe siècle (notamment l'échec du colloque de Leipzig, en 1631) suffisent à le démontrer. Et d'ailleurs, pourquoi faudrait-il chercher un autre accord, alors que la providence n'a établi que celui-ci?

vendredi 29 mai 2020

Annotations sur la Concorde de Wittenberg (8/9)


Calvin écartant de la Cène les "libertins" spirituels.


La discipline chrétienne



La Concorde en elle-même ne dit pas grand chose de la discipline de l’Église. Néanmoins, la réunion des Réformateurs en mai 1536 fut aussi l'occasion d'aborder ce sujet, puisqu'un document relatif à la gestion des Églises et de leur rapport aux pouvoirs publics fut alors ébauché (1). Ce texte commence par affirmer qu'il est du devoir des ministres de l’Évangile de condamner le culte impie et de promouvoir celui qui est selon la piété.
S'il faut donc toujours faire preuve de la douceur nécessaire à son application (Galates 6: 1, ss) la discipline n'en reste pas moins "indispensable pour veiller aux bonnes mœurs et au bon ordre" (2).
Ainsi, la vocation de la discipline chrétienne est double : d'une part, elle est l'ordre auquel doit se conformer la vie privée des membres de l’Église (les bonnes mœurs); d'autre part, elle est l'ordre auquel doit se conformer la vie publique de l’Église elle-même (le bon ordre).
+
I. Au chapitre moral, la discipline doit veiller au respect de la Loi divine, résumée par le Seigneur dans l'impératif d'aimer Dieu et le prochain (Matthieu 22. 37-40). Il est ainsi du devoir des ministres de l'Évangile (afin que le Nom du Seigneur ne soit pas moqué et que les âmes ne soient pas égarées) non seulement de prêcher la foi orthodoxe (1Tim 4: 6 / 2Tim 2: 15), mais aussi de réfuter les doctrines fausses (1Tim 1: 3/ 4: 7/ 2Tim 2: 25).
Qu'on se souvienne ici du fait que le Symbole de Nicée avait pour appendice la condamnation de la doctrine arienne ; que si cet appendice n'est plus explicitement d'usage dans la récitation liturgique, il reste d'actualité dans la dogmatique ecclésiastique. Ceci illustre combien l’Église, en prêchant la vérité, condamne l'erreur.
De même, il incombe non seulement de rappeler les bonnes mœurs chrétiennes mais aussi de condamner la dissolution et les débordements de certains (2Tim 4: 2). La Réforme protestante a vigoureusement rejeté les inventions prônées par les sectes monacales médiévales, et la "piété" malsaine qui en procédait (cf. Colossiens 2: 16-23). C'est avec la même fermeté qu'il convient de traiter aujourd'hui l'impiété contemporaine et ses fondements mondains.
Enfin, lorsque les hommes hérétiques ou sans retenue n'écoutent pas les avertissements, voire, lorsqu'ils officialisent et autorisent au grand jour ce que Dieu condamne tout aussi ouvertement dans Sa Parole, il est du devoir des pasteurs et des Églises fidèles de rompre toute communion avec les prévaricateurs (2 Jean 10, 11; Tite 3: 10-11/ 2Tim 3: 5/ 1Co 5: 9-13, etc.).
C'est pour cela qu'il a été (et qu'il est encore à présent) nécessaire de repousser l'erreur du mouvement des "Attestants" et de tous ceux qui regardent l'orthodoxie comme une simple option, et l'apostasie comme une simple opinion, appelées toutes deux à se tolérer dans une même association (3).

II. Au chapitre des ministères, le protestantisme a dû combattre l'abominable orgueil papal et sa prétention à la domination universelle. Contre cette perversion, les anciens ont dû rappeler l'égalité de tous les pasteurs (ou évêques) ainsi que de toutes les Églises (4). Cet article doit encore aujourd'hui être maintenu sans la moindre ambiguïté et ne pas être considéré avec dédain, comme une question "aujourd'hui dépassée " ; car, aujourd'hui plus que jamais, le pape de Rome affirme très sérieusement être le chef de l’Église catholique et le détenteur de la vérité salutaire - chose qu'une âme pieuse ne peut pas tolérer.
L'erreur oecuméniste consiste dans ce cas à souligner le fait que Rome, depuis le concile Vatican II, a ouvert les portes de son Église. Elle les a ouvertes, certes, mais elle a pris soin de laisser les clés sur la serrure (5) ; et elle les refermera sur ceux qui se seront suffisamment approchés de ses autels. Je pense ici aux entremetteurs de couples mixtes qui ne pensent qu'à faire accueillir les leurs à la messe (6) ; aux pasteurs qui organisent des rassemblements et célébrations, tels des chemins de croix, en commun avec les prêtres romains (7) ; aux dénominations entières qui, aujourd'hui, répètent mensongèrement que Rome prêche le même Évangile que l'Église de toujours, et qu'il faut se repentir d'avoir soi-disant déchiré la tunique sans couture (8)... Les portes massives de Rome se refermeront, et si quelques-uns de ces prophètes aveugles parviennent à en réchapper, ce ne sera pas sans y laisser des âmes. Des âmes dont ils devront rendre compte. Et ils feraient bien d'y réfléchir ! Je pense particulièrement (ici encore) à ceux comme les "Attestants" qui persistent à jouer avec le feu en imaginant présomptueusement qu'ils auront, face au mastodonte impérial romain, des résultats plus glorieux que ceux auxquels ils sont parvenus face à la misérable petite goule libérale.

De même, dans sa tyrannie, Rome prétend contraindre les pasteurs et évêques au célibat. Le droit au mariage doit être maintenu avec force contre Rome, comme un emblème (dans le ministère public de l’Église) de l'autorité de la Parole de Dieu (Tite 1: 5-6) ainsi que de la liberté chrétienne - qui permet à chacun de se marier.
Néanmoins, on ne saurait ignorer que du sein même des dénominations "protestantes", depuis environ cent ans, l'affirmation d'un ministère pastoral féminin tente pareillement de faire du ministère public de l’Église l'emblème de revendications mondaines et contraires à l'ordre divin (1Tim 2: 11-14). Une communion orthodoxe ne saurait alimenter le scandale d'une telle innovation (du reste désavouée et démasquée par les Écritures telles que comprises unanimement pendant ~19 siècles) et au contraire doit laisser ceux qui s'aventurent dans de tels désordres en porter la peine.

A suivre...

Bucerian


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1. Gordon A. Jenson: The Wittenberg Concord, Creating Space for Dialogue, Fortress Press, 2018.
2. Comme l'affirme le Catéchisme de Genève, § 371.
3. Le mouvement R3, cousin helvétique des Attestants français, écrit ainsi, dans son "Manifeste bleu" (Préambule) : "Nous reconnaissons que l'Église se décline en de multiples couleurs et que, parmi celles-ci, nous représentons  une des couleurs qui elle-même se décline en de multiples nuances. 
Nous valorisons les apports positifs d'autres couleurs: (...) la couleur libérale (nous apprend), l'importance d'un dialogue fécond avec la culture (...)".
4. Martin Luther, dans l'un de ses derniers ouvrages (en 1545) intitulé: Contre la papauté de Rome, fondée par le diable, rappelle notamment les affirmations de saint Jérôme, dans sa lettre 146:
Il ne faut pas s'imaginer que l'Église romaine soit une Église différente de l’Église universelle. Les Gaulois, les Bretons, les Africains, les Persans, les Indiens, tout l'Orient et tous les peuples barbares n'adorent qu'un même Jésus-Christ et ont une même règle de vérité. Si c'est l'autorité que l'on recherche, l'univers est plus grand qu'une seule ville. Un évêque, de quelque ville du monde qu'il soit évêque, de Rome ou de Guebio, de Constantinople ou de Reggio, d'Alexandrie ou de Tunis, porte partout le même caractère; c'est la même dignité et le même sacerdoce. Riche ou pauvre, il ne devient ni plus considérable par ses richesses, ni plus méprisable par sa pauvreté. Tous les évêques sont les successeurs des Apôtres.
5. Joseph Ratzinger, alias Benoît XVI, a ainsi  souligné que le concile devait s'ancrer dans la tradition et être pensé dans la continuité de celle-ci (et non pas comme une rupture). De quelle tradition parle-t-on ? De celle qui est radicalement contraire à la foi que nous protestons.
6. Source, ici.
7. Initiatives qui n'existent pas seulement chez les libéraux, mais aussi chez les plus conservateurs... Cette passion pour "l'unité des chrétiens" est d'autant plus malvenue de la part de mouvements qui n'ont pas hésité à briser toute unité protestante par leurs opinions anabaptistes.
8. La position chrétienne orthodoxe doit au contraire se borner à ce qu'a admirablement formulé la Déclaration de Cambridge, en 1996 :
" Nous nions aussi qu’une institution, se prétendant une Église, puisse légitimement être reconnue comme telle si elle récuse ou condamne l’article de foi: Sola Fide."

jeudi 28 mai 2020

Annotations sur la Concorde de Wittenberg (7/9)




De l'absolution.


La confession auriculaire n'est pas d'institution divine (1). De plus, elle n'est accompagnée d'aucun signe ou élément sensible (2), et n'est donc en aucune façon un sacrement.
Pourtant, Rome compte ce rite dans son septénaire sacramentel; de plus, les Réformateurs de Wittenberg ont d'abord maintenu cette coutume tant par irénisme et pour le maintien du bon ordre que pour le secours que l'absolution pouvait procurer aux consciences faibles (3). Reprenant les grandes lignes du consensus déjà trouvé à Marbourg, les théologiens protestants consacrèrent un dernier capitulaire à ce sujet, dans la Concorde. Quelques remarques méritent d'être faites:

A) Le titre employé pour cette rubrique (De l'absolution) met en exergue le fait que les protestants n'ont pas cherché à maintenir une prescription légaliste, centrée sur l'énumération des péchés (la confesse), mais à mettre l'accent sur le réconfort que procure l'Évangile: la proclamation du pardon des péchés.
Là où Rome enseigne que les fidèles doivent énumérer, autant que faire se peut, chacun de leurs péchés - afin d'être déliés par le prêtre de la peine éternelle encourue pour ces fautes et se voir prescrire des œuvres pour faire eux-mêmes le reste de leur salut (4), le protestantisme ne conserve que l'idée d'une discussion par laquelle un fidèle cherche et obtient des conseils, et à l'occasion de laquelle le ministre lui rappelle l'absolution, le pardon des péchés en Christ, par la foi seule.

B) Chacun est et doit donc rester libre de recourir selon ses besoins à cette forme d'accompagnement spirituel. Contrairement à la fausse doctrine enseignée par Rome, Dieu n'a pas institué la confession auriculaire; loin s'en faut qu'il l'ait prescrite comme "seconde planche de salut" nécessaire pour impétrer la rémission des péchés commis après le baptême (comme l'est le baptême pour les personnes encore extérieures à l’Église, selon les termes du concile de Trente). Au contraire, c'est toujours au pardon des péchés qui est célébré dans le baptême que nous devons regarder avec foi.

C) Rappelons ici que l'annonce de cette absolution n'est pas exclusivement réservée à un cadre individuel et privé, mais qu'elle est tout aussi bien publique et collective. Ainsi, contre l'avis du pasteur de Nuremberg, Andreas Osiander (qui avait émis l'opinion que l'absolution ne pouvait être proclamée qu'en privé, à une personne à la fois, en raison de la présence d'impénitents dans les masses), les docteurs de Wittenberg avaient répondu que la prédication elle-même est une absolution publique et générale, si bien que l'incapacité des impies à saisir ce bienfait ne devait pas en priver l'ensemble du peuple croyant (5). On trouve ici une compréhension qui se retrouvera plus tard encore dans le catéchisme de Heidelberg (6), à savoir que le pouvoir des clés est exercé par la prédication de l'Évangile - ainsi que par la disciple ecclésiastique, sur laquelle nous reviendrons dans le prochain chapitre de cette série.

En résumé: la prédication de l'Évangile annonce et atteste publiquement à tous les fidèles en général, et à chacun en particulier, que lorsqu'ils saisissent avec une vraie foi sa promesse, tous leurs péchés leur sont véritablement pardonnés par Dieu à cause des mérites du Christ (7).
Puisse cette absolution de l'Évangile, que les pasteurs ne peuvent que déclarer (ou annoncer) aux fidèles, être le fondement de notre joie, maintenant et pour l'éternité. Amen!

A suivre...


Bucerian

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1. Confession d'Augsbourg, article 25.
2. A l’inverse de l’eau pour le baptême ou du pain et du vin pour l’eucharistie.
3. Confession d'Augsbourg, article 11. 
4. Entendue ainsi, la confession auriculaire fait partie des inventions humaines inspirées par les ruses de Satan (cf. Confession de La Rochelle, article 24).
5. Gordon A. Jensen: The Wittenberg Concord, Creating space for dialogue. Fortress Press, 2018 (page 122).
6. Catéchisme de Heidelberg, 31e dimanche. 
7. Ibid. 

mercredi 27 mai 2020

Annotations sur la Concorde de Wittenberg (6/9)




Pédobaptisme et sola scriptura


Lors d'un débat consacré au baptême des enfants, le théologien réformé R. C. Sproul a dit de son interlocuteur, le baptiste John Mac Arthur, que " Si vous pouvez prouver votre position à John Mac Arthur par les pages des Saintes Écritures, il changera d'avis sur-le-champ", avant d'en ajouter la raison : c'est qu'il n'avait " jamais rencontré un homme (...) plus résolu à construire sa théologie sur la base des Écritures seules (sola scriptura) que son frère John".

A-t-on conscience de ce que ces malheureuses paroles impliquent ?

Les Écritures, si insuffisantes qu'elles mèneraient inéluctablement au schisme ; si obscures qu'on ne saurait même pas pour qui Jésus a institué le baptême... Rome, qui prétend que les Écritures doivent être éclairées par la tradition orale, n'aurait pas pu rêver de meilleur fossoyeur pour le protestantisme!


S'il faut admettre que certains passages des Écritures sont plus difficiles à interpréter "à cause de quelques mots obscurs" (1), nous croyons que l'Écriture, dans son ensemble, reste suffisamment claire pour édifier l'Église : "Si dans tel passage les mots sont obscurs, dans tel autre ils sont clairs" (2).
Les anabaptistes recourent ainsi à certains textes sur le sens du baptême (surtout 1 Pierre 3. 21) et invoquent beaucoup l'exemple des apôtres (le livre des Actes ne comporte pas explicitement d'exemple de baptêmes de nourrissons). Par ces moyens, les anabaptistes impressionnent assurément beaucoup d'âmes. Il faut donc montrer pourquoi ces arguments, d'apparence très sage, sont en fait irrecevables : c'est que pour savoir qui baptiser, pourquoi baptiser et comment le faire, il nous faut écouter seulement l'ordre du Christ qui institue le baptême. Je n'accuse pas les apôtres d'avoir erré ou d'être de mauvais conseil en la matière ; mais je constate que leurs commentateurs anabaptistes errent et sont de mauvais conseil lorsqu'ils prétendent dresser certains passages et certaines descriptions (parfois laconiques) contre la claire ordonnance du Christ, en Matthieu 28. 19:
Allez donc, et faites disciples toutes les nations, baptisant ceux-ci pour le nom du Père et du Fils et du Saint Esprit...
Ici, le Christ envoie les siens à l'assaut du monde entier ; il vise les nations comme telles ; ces nations ne sont pas une juxtaposition artificielle d'individus de plus de 18 ans, mais bien plutôt l'ensemble des familles de la terre en toutes les personnes qui les composent (cf. Matthieu 25. 32). Ce sont ces nations qui, dans les personnes que le Seigneur ajoute à l’Église, seront sauvées. Et ces personnes sont celles que nous avons le mandat de baptiser et d'enseigner. Il est alors IMPOSSIBLE - compte tenu de cette nature organique des nations - qu'il ne se trouve pas de nourrissons parmi ces personnes.
Dès lors, tout comme l'institution du baptême par notre Seigneur rend incontestable qu'il faut baptiser au nom du Père, du Fils et du Saint Esprit, elle rend incontestable le fait qu'il convient de baptiser même des petits enfants.

A) C'est une très mauvaise idée de recourir à des textes comme 1 Pierre 3. 21 pour abolir cet ordre. Dans le texte de Pierre - dont les anabaptistes abusent - l'apôtre écrit en effet que le baptême sauve, étant ἐπερώτημα d'une bonne conscience devant Dieu. Or les traducteurs rendent souvent ce mot par "engagement". De là, les anabaptistes exultent, en faisant remarquer qu'un nourrisson ne peut pas s'engager ; donc, qu'il ne peut pas non plus être baptisé. Mais cette lecture, aussi rapide que triomphaliste, n'a aucune valeur. En effet, le mot ἐπερώτημα n'apparaît qu'une seule fois dans le Nouveau Testament et sa traduction s'en trouve incertaine. C'est pourquoi d'autres traduisent par "demande", "stipulation", "interrogation", etc. Si certains passages des Écritures sont d'interprétation plus difficile "à cause de quelques mots obscurs", 1 Pierre 3.21 en fait assurément partie ! Fondera-t-on un dogme sur un mot qui, de l'avis général, est difficile à comprendre ?
De plus, quelle que soit la signification précise du mot ἐπερώτημα, Pierre parle ici de ce qui nous est donné dans le baptême (le salut) et non pas de ce que nous y faisons. D'ailleurs, si le baptême devait être essentiellement l’œuvre du baptisé, l'apôtre, en écrivant que "le baptême nous sauve" serait en train de dire que les hommes se sauvent par leur œuvre, qui plus est une œuvre cérémonielle : sa théologie se situerait alors entre celle du pape, de Pélage et de Caïphe !
A ce titre, si les anabaptistes avaient raison, on devrait dire que les hommes se baptisent, puisque cela traduirait le fait qu'ils s'engagent ; mais cela ne se rencontre pas plus sous la plume de Pierre que dans le reste du Nouveau Testament, où les hommes sont baptisés (voie passive). Et pour cause : le Christ, en instituant le baptême, a clairement envoyé ses fidèles pour administrer ce sacrement à ceux qu'ils faisaient disciples (Matthieu 28. 19). Conclusion : les néophytes sont les récipiendaires du baptême ; ils n'en sont donc pas les auteurs.


B) De même, revoir et corriger l'institution du baptême (Matthieu 28. 19) par quelques rapports du livre des Actes à ce sujet mène à d'insolubles problèmes ;
car si nous n'y lisons pas explicitement de baptêmes de nourrissons, nous n'y lisons pas non plus de baptême conféré au nom de la Trinité. Pis encore, nous y trouvons systématiquement la référence unique au nom du Seigneur Jésus, ou simplement du Seigneur (Actes 2. 38 / 8. 16 / 10. 48 / 19. 4, etc.) De  là, certaines sectes ont d'ailleurs conclu que l'exemple des apôtres prouvait (nonobstant les paroles de Jésus) que la formule correcte, biblique et apostolique était: "Je te baptise au nom du Seigneur Jésus" (3). Contredire l'institution seigneuriale du baptême par quelques comptes rendus de la pratique apostolique est donc une démarche erronée et qui tend à renverser toute la hiérarchie maître/disciples. 
De toute évidence, dans l'Évangile (Matthieu 28) Jésus a instruit ses disciples (et nous-mêmes!), un peu comme on formerait des séminaristes, tandis que dans le livre des Actes, Luc nous rapporte en termes plus simples les activités apostoliques. Une même perspective est employée dans un autre texte du Ier siècle, la Didachè, qui, lorsqu'elle veut instruire précisément sur la façon de baptiser, enseigne de le faire "au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit" (Didachè 7. 1) tandis que, lorsqu'elle évoque simplement la nécessité et la réception de ce baptême, elle résume laconiquement son propos en parlant des "baptisés au nom du Seigneur" (Didachè 9. 5).
Si, donc, les mots expressément employés dans le livre des Actes ("au nom du Seigneur") ne peuvent pas renverser l'ordre du Christ ("au nom du Père, du Fils et du Saint Esprit"), combien moins le silence relatif du livre des Actes peut-il renverser ce même ordre qui, nous l'avons vu, englobe et vise aussi bien les petits enfants que les adultes!

Du reste, dans cette perspective (4), tous les autres arguments de cet ordre s'effondrent ; car si le livre des Actes ne mentionne pas expressément de baptêmes de nourrissons, les anabaptistes doivent nous dire si cela est dû au fait que les apôtres n'ont jamais croisé de nourrissons, ou si c'est parce qu'ils les ont toujours exclus des maisons qu'ils baptisaient.
Dans le premier cas, comment savoir qu'ils ne les auraient pas baptisés, si la situation s'était présentée ?
Dans le second cas, comment expliquer que l'exception notoire des plus jeunes enfants ne soit jamais signalée, lorsque sont rapportés ces baptêmes de maisons entières (Actes 16. 15) ? On voit que dans le premier cas, le silence des Actes n'aide en rien le dogme anabaptiste ; et que dans le second cas, il condamne même ce dogme. Quant à nous, l'ordre du Christ demeure suffisant pour tout, et l'exemple apostolique, loin de désavouer notre compréhension, la conforte par ce que nous venons d'en dire.

A suivre...


Bucerian


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(1) Martin Luther, Traité du serf arbitre, Préface.
(2) Ibid.
(3) Selon eux "Au Nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit" ne serait qu'une sorte de commentaire destiné à nous expliquer le sens profond du baptême, qu'il faudrait pourtant (formellement) administrer au seul nom du Seigneur Jésus. D'autres sectes plus radicales ne craignent pas d'accuser Matthieu 28. 19 d'être un pur et simple ajout tardif de la part de copistes hérétiques (!)
(4) Il en va de même pour la Cène du Seigneur, qui a été instituée sous les deux espèces (pain et vin) mais que le livre des Actes désigne laconiquement sous le terme "fraction du pain" (2: 42). Une fois encore, la Didachè suit cet usage (9: 2 / 14: 1). On aurait tort de prendre la dernière formule comme un argument en faveur de la communion sous une seule espèce, comme crurent pouvoir le faire, au XVIe siècle, certains "théologiens" papistes.