De Nicée II à la Confession d'Augsbourg

 


En 681 après Jésus-Christ, le sixième concile œcuménique marqua la fin d'une première période de travail dogmatique pour l'Église 1À travers sept siècles de controverses ardentes, l'Église avait précisé avec la plus grande minutie les termes de la foi pour laquelle ses confesseurs et martyrs avaient enduré la persécution : le Dieu trinitaire et l'unique Seigneur, Jésus-Christ, à la fois vrai Dieu et vrai homme. Cependant, l'essor du califat et l'émergence de la papauté moderne 2 

annonçaient le crépuscule de l'empire et des structures de l'Église ancienne, ainsi qu'une période d'incertitudes et de troubles.

Ces troubles devaient commencer avec la dogmatisation du culte des images, lors du deuxième concile de Nicée, prétendu septième œcuménique (787 après Jésus-Christ), et croître avec la querelle sur la procession du Saint-Esprit (filioque) et de l'autorité du pape.

Nicée II : œuvre commune du clergé oriental et de la papauté naissante3, ce concile décréta que la personne représentée sur l'icône devait recevoir une simple vénération distincte de l'adoration réservée à la nature divine 4.

Espérant échapper à l'accusation d'idolâtrie, les membres du concile tombaient ainsi sous le coup du neuvième anathème formulé en 553 après Jésus-Christ, lors du deuxième concile de Constantinople (cinquième œcuménique), contre les nestoriens 5.

Filioque et papauté : la complicité des acteurs de Nicée II devait rapidement s'éroder et laisser place à une hostilité mutuelle croissante. Les Grecs accusaient d'hérésie la doctrine augustinienne selon laquelle l'Esprit Saint procède du Père et du Fils (ex Patre Filioque procedit), en soulignant que le Symbole, tout comme l'Évangile (cf. Jean 15:26) n'affirmait qu'une procession à partir du Père. C'était oublier que « du Père » ne voulait pas nécessairement dire « du Père seul » ; que, déjà avant la ratification officielle des termes du Symbole de Nicée-Constantinople par le concile de Chalcédoine (quatrième œcuménique, en 451 après Jésus-Christ), l'Église latine s'en tenait, sans scandale, à la procession ab utroque 6, et que le texte même du Symbole scellé à Chalcédoine, en professant que l'Esprit était Seigneurial (après avoir affirmé un seul Seigneur : Jésus-Christ, le Fils Unique de Dieu) laissait nettement la porte ouverte à l'interprétation augustinienne 7.



De son côté, la papauté, cherchant à affirmer son pouvoir, fera de l'insertion du filioque dans le texte du Symbole son cheval de bataille. Mais par cette insertion unilatérale, Rome tombait en 1014 après Jésus-Christ sous le coup des condamnations formulées, par les conciles œcuméniques, contre quiconque tenterait de composer un autre Symbole de foi. Cette mauvaise foi mutuelle fut couronnée par la division de l'Orient et de l'Occident (Schisme de 1054), avant que la papauté ne goûte aux fruits de sa propre folie (le Grand Schisme d'Occident, de 1378 à 1417).

Après la chute du dernier bastion de l’antique empire (Constantinople, en 1453) la Renaissance a marqué le début d'une seconde période de travail dogmatique, centré sur les dernières articulations du Credo : l'unique baptême pour la rémission des péchés et l'unité de l'Église. Face à un système pénitentiel complexe et un fatras de traditions reposant en définitive sur la seule autorité de Rome, les protestants ont défendu la doctrine scripturaire du salut par la seule foi en Jésus-Christ, lui-même seul fondement de l'Église.

Une question persiste néanmoins, soulevée par Jacques Bénigne Bossuet dans son Histoire des variations des Églises protestantes : si la doctrine protestante est biblique, pourquoi ne débouche-t-elle pas sur l'unité confessionnelle du protestantisme ? Bossuet allait jusqu'à écrire que « Si les protestants savaient véritablement comment leur religion s'est formée, avec quelles variations et quelle instabilité leurs Confessions de foi ont été élaborées, comment ils se sont d'abord séparés de nous, puis les uns des autres, et combien de subtilités, de détours et d'équivoques ils ont utilisés pour tenter de réparer leurs divisions et de rassembler les membres de leur Réforme désunie, ils ne seraient guère satisfaits de cette Réforme dont ils se vantent. Pour être franc, elle ne leur inspirerait que du mépris. »

Bien sûr, ce jugement est injuste. Face à ces critiques outrancières, une réponse vient spontanément à l'esprit :
« Hypocrite, ôte premièrement la poutre de ton œil, et alors tu verras comment ôter la paille qui est dans l'œil de ton frère ! » (Luc 6:42). Car la religion romaine, elle, ne s'est pas affirmée avec des tâtonnements ou des maladresses, mais par la fraude 8 et la réécriture orwellienne du passé 9, et s'est signalée par les scandales les plus inouïs – à commencer par le sordide procès de Formose.

Mais cette réponse est-elle suffisante ? Leibniz rétorqua à Bossuet que les protestants étaient satisfaits d'appartenir à des Églises changeantes. Réponse aussi désespérante que désespérée, et qui ne pouvait profiter qu'au libéralisme !

Notre réponse, quant à elle, sera simple et directe : l’unité du protestantisme a été scellée dans la première moitié du XVIe siècle, avec la Confession d'Augsbourg (juin 1530) et la Concorde de Wittenberg (mai 1536). Les auteurs et signataires ont enfin ajouté, en annexe à cette Confession, un Traité de la puissance et de la primauté du pape (février 1537).

Confession d’Augsbourg : selon une idée répandue, un tel texte aurait vocation à être, pour les Églises modernes, ce que fut le Credo pour les Églises de l'Antiquité. Cependant, les anciens conciles ont formellement interdit à quiconque de procéder à une telle substitution. À l’instar des définitions dogmatiques produites par les conciles christologiques (comme celle du concile de Chalcédoine) la Confession d’Augsbourg ne peut donc être qu’une précision de ce qui est affirmé dans le Credo, lequel reste la Confession de foi de l’Église. Puisque la Confession répond d’une manière orthodoxe aux questions soulevées (comment et où peut-on bénéficier du Salut acquis par le Christ ?), il n’est pas utile de chercher à produire « plus » ou « mieux » 10, et de se lancer dans une inflation dogmatique aussi superflue que ruineuse 11.

Concorde de Wittenberg : La Concorde de Wittenberg n'a pas seulement permis la réception de la Confession d'Augsbourg par l'ensemble du protestantisme ; elle a aussi permis cette réception dans une mutuelle et pleine reconnaissance des écoles jusque là réticentes à s'entendre. La Concorde est encore utile parce que, sans imposer les opinions les plus particulières et les plus discutables du Luthéranisme, elle constitue un garde-fou contre le risque de dérive des Églises Réformées, constaté et regretté par leurs propres théologiens (comme John W. Nevin au XIXe siècle), vers la doctrine zwinglienne, ou purement symboliste, de la Cène 12.

A l’instar de Guy de Brès, auteur de la Confession de foi des Pays-Bas et martyr, nous voulons donc en rester à cette Concorde13.

Traité de la puissance et de la primauté du pape : L’assemblée de théologiens réunie à Smalkalde, en 1537, valida la Concorde signée l’année précédente. Comme y appelait la conclusion de la Confession d’Augsbourg, cette assemblée ajouta en outre, à cette dernière, le Traité. L’intérêt de ce document n’est pas moindre, surtout à notre époque où ceux qui ont veillé, avec un zèle parfois amer, à fragmenter les Églises protestantes, se montrent de plus en plus soucieux de rétablir « l’unité perdue » avec... Rome ! Funeste tentation, d’autant plus dangereuse que Rome, de son côté, n’a cessé de renforcer ses prétentions 14.

En conclusion : contrairement aux accusations d’un Bossuet, l'histoire du protestantisme ne se réduit pas à un scandale. En revanche, cette histoire est effectivement marquée par un scandale: c'est que des Églises et des pasteurs se sont employés à enfouir l’unité confessionnelle dont nous parlons, sous les controverses qu'il leur plaisait de mettre, ou de remettre, à l'honneur. Si elle est déplorable, cette légèreté ultérieure n'enlève cependant rien au fait que les protestants, en l'espace d'environ sept ans (juin 1530 - février 1537), ont constaté leur pleine unité, en même temps qu'ils ont donné à la chrétienté son véritable septième et dernier concile.

Bucerian

___________________ 

NOTES:

1Voir en ce sens la Jussio de l’empereur Justinien II, au pape Conon, datée du 17 février 687. C’était encore la conclusion du père Édouard Hugon (1867-1929), théologien dominicain, dans son Mystère de l’Incarnation : « Les six premiers conciles sont, en effet, la glorification éclatante du mystère béni de l'Incarnation. »

2Wladimir Guettée (1816-1892), historien de l’Église passé de l’Église Gallicane à l’Église Orthodoxe, voyait en Adrien Ier (pape de 772 à 795) le fondateur de la papauté moderne.

3Le concile fut effectivement reçu en Orient en 843 (Dimanche de l’Orthodoxie). En Occident, la position officielle fut celle de Grégoire le Grand: les images peuvent avoir un rôle didactique, mais pas cultuel (cf. Décret de Gratien, III, 27). Cependant, lors du concile de Trente (soit après la Réforme), toute la communion romaine finit par ratifier officiellement Nicée II.

4Cette subtilité est célébrée dans la « lettre apostolique » de Jean Paul II, publiée à l’occasion du douzième centenaire du concile. Le pape y écrit que Nicée II  a « solennellement réaffirmé la distinction traditionnelle entre « la vraie adoration » (latreia) qui « selon notre foi convient à la seule nature divine » et « la prosternation d'honneur » (timetike proskynesis) qui est attribuée aux icônes, car « celui qui se prosterne devant l'icône se prosterne devant la personne (l'hypostase) de celui qui est peint en elle ».

5« Si quelqu'un dit que le Christ est adoré en deux natures, à partir de quoi il introduit deux adorations, l'une propre au Dieu Verbe, l'autre propre à l'homme (...) mais n'adore pas d'une seule adoration le Dieu Verbe incarné avec sa propre chair, comme l’Église l'a reçu dès le début, qu'un tel homme soit anathème. »

Dans le huitième des 12 anathématismes présentés au concile d’Éphèse, contre Nestorius, Cyrille d’Alexandrie affirmait semblablement : « Si quelqu'un ose dire que l'homme assumé doit être adoré et glorifié conjointement avec le Dieu Verbe et qu'il doit être conjointement appelé Dieu comme un autre avec un autre (car chaque fois l'addition du mot « avec » forcera de concevoir la chose ainsi) et n'honore pas plutôt l'Emmanuel d'une seule adoration et ne lui adresse pas une seule glorification, selon que le Verbe s'est fait chair, qu'il soit anathème. »

6Léon le Grand, vers 448, dans une lettre à l’évêque d’Astorga, parle des personnes de la Trinité comme:  « un qui engendre (le Père), un autre qui est engendré (le Fils), un autre qui procède des deux (l’Esprit) ». Source : Denzinger § 284.

7« (…) dans le credo dit de Nicée-Constantinople, selon la recension citée dans les actes du concile de Chalcédoine de 451, l’article sur le Saint-Esprit dit littéralement :  « Et nous croyons dans le Saint-Esprit, le Seigneurial, le vivifiant », texte où « Seigneurial (Κύριον) » n’est pas un nom mais un adjectif qui attribue l’Esprit au Fils qui, lui, est le Seigneur. » J PELIKAN, Jaroslav. Le Mystère de la Trinité, in La tradition chrétienne : l’émergence de la tradition catholique. Paris : PUF, 1994. 413p.

8Je pense aux fausses décrétales (composées au début des années 800), qui ont littéralement intoxiqué la perception que l’Église avait d’elle-même durant le Moyen-Âge, et surtout à la « Donation de Constantin », rédigée à la même époque, et qui a servi à asseoir la papauté.

9Le concile dit « photien » (879-880 après Jésus-Christ), qui annula les décrets du concile antiphotien (869-870 après Jésus-Christ) et condamna toute altération du texte du Credo (l’insertion du filioque) fut reçu par le pape Jean VIII. Plus tard, Rome condamna pourtant ce concile, et réhabilita celui de 869-870 comme 8e œcuménique. Selon Rome, la papauté n’aurait jamais souscrit au concile de 879-880 autrement que sur la base de documents falsifiés. L’historien François Dvornik a pourtant établi le fait de la réception romaine (Le Schisme de Photius : Histoire et légende, Paris, 1950, p. 181).

10 On sait que le ton très conciliant de la Confession laissait Luther sur sa faim. Il aura néanmoins compris que le fait de laisser à l’Église un texte conforme à la Parole de Dieu (et non pas conforme à son tempérament personnel) était la seule chose importante.

11La Confession d’Augsbourg, quant à elle, a reçu l’adhésion de l’ensemble du protestantisme, depuis (évidemment!) les Eglises Luthériennes jusqu’à celle de l’Unitas Fratrum (cf. Idea Fidei Fratrum de l’évêque Spangenberg) en passant par les Réformés - cf. F. Salvar, Harmonia Confessionum Fidei (en 1581). De même, encore au siècle suivant  (1612) : Gaspar Laurentius. Corpus et Syntagma Confessionum fidei.

12Les « orthodoxies » Réformée et Luthérienne, ont souvent tenté de discréditer cette Concorde, notamment par la calomnie selon laquelle elle aurait été obtenue par la duplicité du Réformateur de Strasbourg, Martin Bucer. Cette légende urbaine a été réfutée depuis. Voir en ce sens : Fernand Ménégoz. Deux textes concernant la Concorde de Wittenberg de 1536. in: Revue d'histoire et de philosophie religieuses, 20e année n°4, 1940. pp. 219-221.

13C’était le vœu que présenta le Réformateur, au synode d’Anvers, en 1565. Du reste, lorsqu’elle fut adoptée, la Concorde n’imposait pas aux signataires de Haute Allemagne de renier leur Confession Tetrapolitaine, présentée séparément en 1530. On peut donc envisager que les articles de Confessions locales restent semblablement en vigueur chez les différentes nations, à condition d’être entendues au sens des textes communs.

14Le dogme de l’infaillibilité pontificale a été proclamé lors du concile Vatican I, en l’an 1870.

Commentaires

Alain Rioux a dit…
La Religion ou l'Extinction
De même que la chute du mur de Berlin a signé l'échec du mythe de la solidarité matérialiste, ainsi les hostilités entre l'Islam et la laïcité devraient bientôt se conclure, à moyen terme, par la défaite de la République. Car, le fondement de toute réalité politique n'est ni la volonté ni la langue mais la tribu, la sexualité. Or, la natalité repose, en dernière analyse, sur la religion. Sinon, qui voudra se charger du fardeau d'une progéniture?
C'est pourquoi, sans religion, nulle société n'est viable et, par l'immigration, toute société se fragilise, en particulier lors de l'arrivée d'une masse assez importante d'émigrés d'une religion exotique. En effet, l'immigration en Occident a toujours concerné, jusqu'à ces dernières décennies, des peuples de religions similaires, chrétiennes. Ainsi l'avènement de la prévalence du mahométisme, l'hindouisme ou tout autre culte signera la fin de l'idéal démocratique et laïc.
Pourtant, le libéralisme politique est la condition "sine qua non" du capitalisme, puisqu'il faut bien que tout un chacun regarde les autres comme des païens, du moment où l'on veut avaliser la compétition effrénée qui caractérise ce système économique. De sorte que, la cause de la chute du capitalisme ne sera pas le tropisme tendanciellement dépressif de la plus-value, comme l'avait pontifié Marx, mais l'apostasie générale.
Par conséquent, la physiocratie sombrera dans le naufrage de sa propre contradiction: ou bien la solidarité religieuse et sociale, ou bien l'extinction, dont le collapsus de la natalité mondiale présente les premiers symptômes. De sorte qu'on estime votre réflexion d'une extrême importance, même d'un point de vue strictement politique. Merci.
Manu a dit…
Bonjour Timothée :))

A un moment , vous dites : "sans imposer les opinions les plus particulières et les plus discutables du Luthéranisme". D'après vous, quelles sont les opinions les plus particulières et les plus discutables des luthériens ?

Pour ma part, j'adhère aussi à la Concorde de Wittemberg, je pense que les luthériens et réformés peuvent confesser ensemble la Présence réelle du Christ dans le sacrement de la Sainte-Cène , et que les confessions de foi luthériennes et réformées ne s'opposent pas sur cette question.

Quid des anglicans ? comment les inclure dans cette unité du protestantisme ?

Amicalement,
Bonjour Manu,
Pour les opinions "particulières et discutables", des Luthériens, j''entends par exemple certaines conceptions christologiques ("la droite de Dieu est partout", reprise dans la Solida Declaratio).
Pour les anglicans, je suppose que si on écarte les libéraux et les anglo-catholiques, on doit pouvoir s'entendre (mais à ce stade, mieux vaut ne pas tracer de plans sur la comète)...

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