La Confession d'Augsbourg et le Tractatus

 



Une lecture superficielle du Tractatus de 1537 pourrait mener à l'idée que son objet consistait principalement à répandre les thèses eschatologiques les plus sévères à l'endroit du pape de Rome. Au contraire, une lecture plus attentive laisse paraître un enjeu autrement plus profond.

C'est que les cléricalistes semblent considérer que l’Église est d'abord, ou essentiellement, une succession d'évêques dont le peuple ne serait qu'un satellite, un accessoire dépendant de cette noble lignée. Il nous semble que cette position a été affirmée de façon éloquente dans la Confutatio de 1530 (la réponse faite par les romanistes à la Confession d'Augsbourg). Dans l'article 22, au sujet de la communion sous les deux espèces, la Confutatio affirmait qu'Il y a toujours eu, dans l’Église (sic), une distinction entre la communion des laïcs sous une seule espèce et la communion des prêtres sous les deux espèces. Cela a été admirablement préfiguré (re sic) dans l’Ancien Testament à propos des descendants d’Éli : « Il arrivera, dit Dieu (1 Rois 2 ; 1 Samuel 2, 36), que quiconque restera de ta maison viendra se prosterner devant lui pour une pièce d’argent et un morceau de pain, et dira : Je te prie, admets-moi à l’une des fonctions sacerdotales (la Vulgate lit : “Ad unam partem sacerdotalem”), afin que je puisse manger un morceau de pain. » Ici, la Sainte Écriture montre clairement que la postérité d’Éli, une fois écartée de la fonction sacerdotale, cherchera à être admise à une part sacerdotale, à un morceau de pain. Ainsi, nos laïcs doivent eux aussi se contenter d’une seule part sacerdotale, d’une seule espèce.
Ici, les laïcs ne sont donc plus simplement des mineurs, des incapables sous la tutelle de l'épiscopat ; ils sont carrément les membres indignes et honteux de la famille. Mais passons.

A rebours de cette approche qui permet facilement au clergé de prendre tout le peuple en otage (car sans lui, plus de sarments par lesquels se transmet la semence apostolique [cf. Catéchisme de l’Église catholique, § 1555]), le Tractatus pose nettement le principe d'une légitimité reposant en définitive sur le baptême. Ou, comme pouvait l'écrire st Irénée: Tous les justes ont l'ordination sacerdotale (Contre les hérésies 4, 8,3). Il ressort ici que si tout un clergé sort des termes du baptême commun, de sorte à annoncer un autre évangile, le reste des baptisés, voire un seul d'entre eux (comme st Maxime le confesseur en son temps) peut s'y opposer et juger même le ministre le plus valablement ordonné (Galates 1,8-9). Il va de soi qu'un tel fidèle garde, avec tous ceux qui seront restés fidèles avec lui, le pouvoir d'ordonner de nouveaux ministres. C'est ce qui ressort de cette assertion du Tractatus, § 67: Partout où se trouve l'Église, il y a l'autorité pour administrer l'Évangile.
N.B.: il ne s'agit pas ici de mépriser le ministère pastoral, d'ignorer les ministres légitimement installés et de semer l'anarchie dans de pieuses assemblées, mais de rappeler la réalité du sacerdoce universel des baptisés et de lui rendre toute sa force, dans la droite ligne de ce qu'écrivait d'ailleurs déjà Luther dans son Appel à la noblesse chrétienne de la nation allemande, en 1520. Le pasteur est un fidèle qui se voit vraiment déléguer l'exercice du ministère; en revanche, il n'est pas sacralisé pour se situer au-dessus de l’Église.

Dans cette ligne, il semble nécessaire de souligner le droit pour tout croyant, en cas de force majeure, de baptiser lui-même les nouveaux convertis - comme le fait aussi le Tractatus, dans le même paragraphe 67. Telle était d'ailleurs la conclusion traditionnelle majoritaire bien avant la Réforme.

Le Tractatus réaffirme donc le véritable principe de la légitimité, à savoir: la persévérance dans la foi baptismale plutôt qu'une généalogie épiscopale douteuse (1). A cette lumière, toutes les autorités sont remises à leur juste place et les abus spirituels peuvent être corrigés (2). La Confession d'Augsbourg, qui se terminait par une mise en garde adressée aux évêques et qui laissait la porte ouverte à des précisions supplémentaires, trouve ici sa conclusion naturelle, justifiant toute sa démarche.
On comprend alors que le colloque de Smalkalde, en février 1537, a adopté ce texte comme l'appendice officiel de ladite Confession.

Bucerian 

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(1) Depuis le schisme arsenite, l'épiscopat byzantin est-il vraiment légitime? Et quid de la légitimité du clergé romain, depuis le coup de force du concile de Constance imposant Martin V contre Jean XXIII ?

(2) Les jugements portés par le Tractatus sur la papauté ne sont donc que la conséquence des principes du protestantisme, et non pas une sorte d'opinion eschatologie obsessionnelle.

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