Union mystique et eucharistie




La publication de chapitres des Livres carolins m'a amené à évoquer deux sujets voisins: la nécessité de l'eucharistie et l'union mystique.
C'est l'occasion pour moi de partager ici un passage d'un livre (gratuitement consultable et téléchargeable en ligne) qui traite brièvement de ces deux questions.
NB: Par soucis de brièveté et de clarté, le passage reproduit ci-dessous ne contient pas les notes de bas de page.

I. Jésus-Christ, la nourriture de l'âme

Pour saisir le sens profond du Sacrement, il nous faut remonter « plus haut » que son institution. Car jamais personne n’a assisté ou participé à la célébration de l’eucharistie sans d’abord entendre parler du mystère selon lequel la nourriture de notre âme est Jésus-Christ, Dieu fait homme, qui a donné pour nous son corps et qui a répandu son sang, et en qui nous avons la rémission des péchés et la vie éternelle.
C'est donc par l’affirmation de ce mystère qu’il nous faut commencer, tout comme l’a fait le Seigneur par son discours sur le pain de vie (Jean 6. 32-69).

Remarques :
1 - Dans ce discours, le Christ ne traite pas de la Cène : il parle de sa Personne, de son œuvre, ainsi que de la nécessité pour nous d'être unis à lui, de communiquer à son corps et son sang par la foi. En d'autres termes, le Christ nous dit ici, non pas que la participation à la sainte Cène est nécessaire au salut, mais qu'il est nécessaire au salut de croire et de demeurer en Lui (versets 40, 47, etc.). Voilà comment se réalise le fait de manger et boire le corps et le sang du Christ: c'est en croyant en Lui, qui a été donné pour notre salut. En cela, le corps du Christ est un véritable aliment et son sang, un véritable breuvage; et la foi est la bouche par laquelle nous devons recevoir cela. Cela ne veut pas dire, comme on le croit parfois, que la manducation du corps du Christ soit la foi elle-même, mais plutôt, comme le remarque Jean Calvin, qu’elle se fait par la foi et qu’elle en est le fruit nécessaire.

 2 – Dans ce discours, le Seigneur nous explique que nous ne sommes pas unis à lui de manière purement « idéelle », « sentimentale », « intellectuelle », « légale », « morale » ou « naturelle », mais réellement. Pour dire les choses clairement, l’union n’est pas :

  • Idéelle : cela veut dire que si nos pensées vont au Seigneur, ce n’est cependant pas à cela que se réduit notre union avec Lui.
  •  Sentimentale : sans doute aimons-nous le Seigneur d’un cœur sincère, mais notre lien avec lui ne consiste pas non plus, ultimement, à cette affection.
  •  Intellectuelle : il est vrai que nous comprenons l’Évangile et sommes capables de parler des œuvres de Dieu pour nous. Ce n’est cependant pas à cela que se réduit, une fois encore, notre relation au Christ.
  •  Légale : Tout comme les Juifs avec Moïse ou les Musulmans avec Mahomet, nous écoutons le Christ comme des disciples écoutent un maître. Mais l’union au Christ ne se réduit pas à cela.
  •  Morale : Jésus nomme ses disciples ses amis (Jean 14). Sans doute est-ce là un grand honneur et privilège, mais notre union au Christ n’est pas, en tout et pour tout, une union identique à celle qui unit deux ou plusieurs personnes dans l’amitié.
  •  Naturelle : on parle parfois de fraternité humaine pour signifier que nous sommes tous des humains partageant la même nature. Il est vrai que Christ a assumé notre nature. Mais notre lien avec lui ne consiste pas non plus en ce qu’il est humain comme nous !

De même, on dit souvent que nous sommes unis au Christ de façon spirituelle. Cela ne veut pas dire que nous ne communiquons qu’à son Esprit mais que nous communiquons vraiment à son corps par l’action du Saint Esprit.
De plus, nous ne participons pas seulement aux biens et richesses que le Christ nous a acquis en son corps, mais bien à lui-même et, ainsi, à ses richesses.
En résumé, ce que nous devons croire et admettre, contre toute pensée platonicienne, c’est que le Seigneur vit véritablement en nous (Galates 2: 20), au point que l'Apôtre dit que nous sommes os de ses os et chair de sa chair (Éphésiens 5: 30).
Nous ne comprenons pas comment cette union, qui est unique et mystérieuse, est possible. Mais nous constatons que l’Écriture nous en parle sérieusement, et que cette union surnaturelle et de Vie est indispensable à l’homme pour son salut !

3 - La conséquence de cette union, de ce « mariage », est le salut. Car, nous dit Calvin, les Trésors qui sont en Christ ne nous sont d’aucune utilité tant qu’Il n’est pas uni à nous et n’habite pas en nous.
Ainsi, nous sommes également habités d'un même Esprit que le Christ et, tout comme Il vit pour l'éternité, nous aussi, corps et âme, devons être certains que nous allons ressusciter pour la Vie, en vertu du fait que par la foi en Lui, nous Lui sommes unis et participons à son corps et son sang d’une manière dépassant toute notre humaine capacité (Jean 6: 54).
La manducation du corps et du sang du Christ n’est donc pas « optionnelle » ou superflue. Elle est absolument nécessaire au salut. Elle s’accomplit par la foi mais n’est pas pour cela une communication métaphorique, ou symbolique ; elle est un mystère qui s’accomplit tout à fait réellement dans le croyant qui peut dire à Dieu : « Père! ».

 II. La sainte Cène, manifestation du Mystère

Il convenait d'insister ici pour dire que ce discours (Jean 6) ne traite pas de la Cène, car par la foi en l’Évangile, nous communiquons au corps et au sang du Christ même en dehors du sacrement. A ce titre, st Augustin n'écrivait-il pas que:
« Pourquoi tenir prêts tes dents et ton estomac? Crois, et tu auras pris cette nourriture.»?
Mais si ce passage de l’Écriture ne traite pas (ou du moins: ni directement, ni exclusivement) du sacrement de la Cène, le sacrement de la Cène n'est quant à lui pas sans rapport avec ce discours du Seigneur.
Autrement dit: le Christ ne nous parle pas ici du sacrement; il nous parle de Lui et des bienfaits qui sont promis au croyant. Mais dans la Cène, c'est ce même mystère qui est célébré. Et c'est la raison pour laquelle les Pères de l’Église n'ont pas eu tort de noter l'analogie (évidente !) entre les paroles d'institution de la Cène et ce discours du Seigneur. C'est de ce rapport dont nous allons parler à présent.
Car nous ne voyons pas le corps auquel nous sommes unis par la vertu de l'Esprit saint; nous ne voyons pas ce sang qui nous apporte la rémission des péchés, même si nous savons, certes, que nous y participons, que nous y sommes étroitement liés. Or le sacrement eucharistique exprime visiblement cette réalité invisible ; il en est la manifestation: il est vrai que nous n'y voyons toujours pas le corps qui a été donné pour nous, mais nous voyons le pain consacré qui en est la figure et qui y est uni d'une manière incompréhensible, quoique bien réelle, de sorte que nous avons la certitude, en le mangeant, que nous ne mangeons pas un pain ordinaire, mais que nous communiquons au corps du Christ, selon les paroles de l'apôtre Paul:
La coupe de bénédiction que nous bénissons, n'est-elle pas la communion au sang de Christ? Le pain que nous rompons, n'est-il pas la communion au corps de Christ? (1Corinthiens 10: 16).
En d'autres termes, lorsqu'elle célèbre l'eucharistie, l’Église célèbre un mystère divin; il ne s'agit pas là d'une pièce de théâtre: ce qui se fait alors ne sert pas de ''simple illustration''; ce n'est pas une mise en scène didactique, simplement destinée à nous instruire: le pain et le vin ne sont pas des « signes vides et nus » de ce qu'ils représentent, mais des signes étroitement unis à ce qu'ils expriment, si bien qu'ils ne sont pas appelés "corps et sang du Seigneur" de manière illusoire ou mensongère, mais parce qu'ils sont joints à ce corps et ce sang, sans cesser d'être ce qu'ils sont.
Évidemment, manger ce pain et boire à cette coupe sans une vraie et vive foi n'apporte pas le salut: ce qui sauve, n'avons-nous pas vu que c'est la manducation de la foi, spirituelle, et non pas une manducation physique ou orale du sacrement?
Plus encore: nous devons dire avec l'apôtre Paul que, non seulement ceux qui mangent et boivent sans la foi n'y trouvent pas la vie, mais encore, la condamnation et la mort (1Corinthiens 11: 27, ss.); et c'est pour cela que st Augustin devait écrire les choses suivantes:

 "… Prendre cette nourriture et boire ce breuvage n’est donc autre chose que demeurer dans le Christ et le posséder en soi-même à titre permanent. Par là même, et sans aucun doute, quand on ne demeure pas dans le Christ, et qu’on ne lui sert point d’habitation, on ne mange point (spirituellement) sa chair, et on ne boit pas non plus son sang, quoiqu’on tienne d’une manière matérielle et visible sous sa dent le sacrement du corps et du sang du Sauveur; bien plus, en recevant le signe sensible d’une si précieuse chose, il le mange et boit pour sa condamnation, parce qu’il n’a pas craint de s’approcher des sacrements du Christ avec une âme souillée. Celui- là seul, en effet, s’en approche dignement, qui le fait avec une conscience pure, suivant cette parole de l’Évangile: « Bienheureux ceux qui ont le cœur pur, parce qu’ils verront Dieu »."

Ainsi donc, sans nous encombrer de constructions théoriques inutiles et dangereuses nous pouvons, comme l'a fait l'Unitas Fratrum, affirmer que le corps et le sang du Christ sont réellement donnés avec le pain et le vin de la Cène. Cette présence est un grand Mystère que nous n'avons pas à réduire par nos concepts humains, mais que nous devons simplement adorer.
Et nous devons être certains que si ceux qui s'approchent indignement de la table du Seigneur sont coupables envers le corps et le sang du Seigneur, pour avoir osé manger ce pain et bu ce vin consacrés sans la foi (ainsi que le disent st Paul et st Augustin), de même, ceux qui le reçoivent dignement, c'est-à-dire avec foi et repentance, non seulement de façon extérieure avec la bouche, mais de façon intérieure avec la foi, ceux-là reçoivent la vie et l'assurance de la vie en Jésus Christ, leur Seigneur .
En tout cela, nous sommes d'accord avec la confession d'Augsbourg, véritable 7e Concile Œcuménique des Protestants, laquelle déclare simplement en son article 10, que:
« Au sujet de la Cène du Seigneur, elles enseignent que le corps et le sang du Christ sont réellement présents dans le repas du Seigneur, et qu’ils sont réellement distribués à ceux qui s’en nourrissent ; et elles réprouvent ceux qui enseignent autrement. »

Bucerian

Commentaires

Manu a dit…
Merci pour ce partage où vous rappelez la doctrine protestante de la communion au vrai corps et au vrai sang du Christ.

Êtes-vous plutôt partisan de l’hostie ou du pain avec levain pour la st Cène ? Quid de l’episclèse dans la liturgie eucharistique ? Certains luthériens sont farouchement contre cette prière et préfèrent une simple récitation des paroles d’Institution pour consacrer les éléments.
Le mot grec pour désigner le pain de la Cène est celui normalement employé pour désigner le pain levé (ἄρτον) de sorte que je le trouve préférable aux hosties.
Quant à l'épiclèse, c'est une belle coutume et je ne vois pas de raison de s'y opposer aussi farouchement :)

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