Creance des Pères sur le fait des images (7)
Livre I. Chap. V.
IV. Raison, tirée de ce que les Pères n'éclaircissent ni ne touchent nulle part les difficultés, ni les autres suites de la vénération des images.
Mais quand bien même les Juifs de ces premiers temps eussent été ou si aveugles que de ne pas remarquer dans la religion des Chrétiens le sujet d'une accusation si spécieuse, ou si stupides que de ne s'en point prévaloir, toujours est-il clair que si les Pères tenaient cet article, ils étaient obligés, pour l'édification de leurs troupeaux, d'éclaircir les difficultés qui s'y rencontrent, quand leur propos les y conduisait.
Il n'est pas besoin pour cette heure de soutenir que l'honneur que Rome rend aux images, les érigeant en ses temples, et leur déférant une vénération religieuse, choque au fond les Commandements de la Loi divine, qui nous défend si expressément en tant de lieux de faire aucune ressemblance des choses terriennes, ou célestes. Seulement dirai-je que l'on ne peut nier, qu'il n'y ait une grande apparence de répugnance entre l'un et l'autre. Car où est l'enfant, qui voyant dédier les images de l'Église Romaine avec tant de pompe dans les lieux les plus sacrés de la religion, et les peuples se prosterner devant elles avec tant d'humilité, et oyant au même temps ces paroles de Dieu fulminées autrefois sur la montagne de Sina : Tu ne te feras point d'idole, ou d'image taillée, ni ressemblance aucune des choses, qui sont là-haut ès cieux, ni ici-bas en la terre, ni ès eaux de dessous la terre. Tu ne les adoreras point ni ne les serviras ; où est, dis-je, l'enfant qui considérant ces choses, ne demande, comment la dévotion de ces hommes s'accorde avec cette volonté de Dieu ? Que s'il n'y a aucune apparence de contrariété entre ces choses, d'où vient donc que depuis huit ou neuf cents ans, que la vénération des images paraît entre les Chrétiens, ceux, qui l'ont improuvée lui ont toujours opposé ces passages de la Loi divine, et ceux que l'on nomme Iconoclastes, et ceux qui ont suivi les sentiments du Concile de Francfort, et ceux enfin qui depuis cinq cents ans se sont ouvertement séparés d'avec l'Église Romaine ? Et derechef, s'il en était autrement, pourquoi ceux de Rome auraient-ils tant de peine à résoudre cette difficulté ?
Les uns, comme Catharin (1), disant que ce commandement de Dieu est non moral, réel, et éternel, mais positif et temporel seulement, obligeant les fidèles sous le Vieux Testament seulement, et non aussi sous le Nouveau ? Les autres, comme Cajetan (2), disant que Dieu défend seulement en cette sienne Loi de tenir pour Dieu l'image que l'on a faite ? Les autres l'expliquant d'une autre façon par la distinction qu'ils mettent entre image et idole ? Et tous en somme montrant assez par cette diversité, qu'ils ne savent presque à quoi s'en tenir.
Enfin, s'ils n'y voyaient une grande apparence de contrariété, pourquoi auraient-ils si fort appréhendé de montrer ce commandement à leur peuple, ayant par une prudence peu louable éclipsé toutes ces paroles du Décalogue, qu'ils font imprimer dans leurs bréviaires et catéchismes ? (3) Quand donc ainsi serait qu'entre l'honneur qu'ils rendent aux images, et le commandement de Dieu, il n'y aurait aucune vraie et réelle contrariété, toujours ne peuvent-ils pas nier qu'elle n'y soit fort apparente ; de façon que si les anciens eussent eu leur sentiment sur cet article, il est évident que pour l'instruction des fidèles ils eussent travaillé tous de même, que font maintenant ceux de Rome, à lever cette contradiction. Ils n'eussent non plus qu'eux, jamais expliqué les Commandements sans résoudre cette difficulté ; sans remarquer sur les premières paroles, que Dieu ne défend pas les images mais les idoles, les représentations des vanités païennes, et non des Saints, ou des Saintes ; et sur les dernières, qu'il défend bien de les adorer, mais non de les vénérer, de les tenir pour dieux, mais non absolument de leur rendre tout culte de religion. Or néanmoins nous ne rencontrons ces observations dans aucun des plus anciens. Origène expose ce commandement fort au long en sa huitième homélie sur l'Exode (4) ; mais sans en excepter les images des Saints, ou en dire même le moindre mot. Tertullien (5), Clément d'Alexandrie (6) et Justin, encore plus ancien qu'eux, en rapportent aussi en divers lieux ou les paroles, ou le sens ; mais sans rien insinuer de toute cette doctrine Romaine. Saint Augustin (7), longtemps depuis, n'en fait non plus de mention écrivant sur le Décalogue. Que dirai-je de ces questions, que l'on a disputées avec tant de chaleur dans les écoles Romaines (8) ? Quel est l'honneur qui est dû aux images sacrées, s'il les faut vénérer elles-mêmes, ou les objets auxquels elles se rapportent en leur présence seulement, et posé qu'il les faille vénérer, quelle est l'espèce de vénération qui leur est due, si c'est latrie, ou dulie ou hyperdulie ; et si enfin cet honneur leur convient proprement, ou improprement, équivoquement, ou univoquement, à cause d'elles, ou pour autre chose, analogiquement et réductionnellement, ou simplement et absolument ? Tous ces beaux mots, et ces questions si déliées ne se trouvent pas plus dans les livres des trois ou quatre premiers siècles, que les noms de Bellarmin, de Peresius, et de Vasquez. Et toutefois ils en devraient être aussi pleins, que ceux de ce temps, si les Chrétiens tenaient alors les hypothèses de Rome sur le fait des images. Car ce sont des considérations, et des distinctions qui en naissent immédiatement, et les suivent nécessairement, comme l'ombre fait le corps, n'étant pas possible de poser la consécration, et vénération des images, qu'un esprit médiocre ne soit incontinent porté à rechercher, quelle est cette sorte d'honneur et de service qui leur appartient, le sens commun montrant assez, que leur matière et leur forme n'en mérite aucun, et l'Écriture apprenant clairement en mille endroits, que l'on ne peut sans sacrilège leur déférer celui que nous devons à Dieu : de façon que puisque les Pères des premiers siècles, personnages si subtils, si diserts, et si versés en toute sorte de littérature, en tant d'écrits, qui nous restent d'eux, n'ont touché nulle part aucune de ces choses, il faut tenir pour certain qu'ils n'ont ni cru, ni enseigné la vénération Romaine des images, d'où elles résultent nécessairement.
A suivre...
Bucerian
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(1) Ambroise Catharin, Traité des images, cité par Bellarmin, livre 2 Des images, chapitre 7, paragraphe « secunda opinio » (la seconde opinion).
(2) Cajetan, Commentaire sur le chapitre 20 de l'Exode.
(3) Voir les catéchismes rhymés, le Catéchisme du Père Ledesma, imprimé à Lyon en 1600, et le Catéchisme du Cardinal Bellarmin.
(4) Origène, Homélie 8 sur l'Exode, pages 57 et 58.

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