Créance des pères sur le fait des images (6)
C'est avec joie que je reviens sur ce projet, déjà ancien, de livrer aux lecteurs du XXIe siècle une version moderne de cet ouvrage de Jean Daillé.
III. Raison tirée des disputes des premiers Pères contre les Juifs
De même que les traités des Pères contre les païens montrent évidemment que l'Église ancienne n'avait point d'images auxquelles elle rendît la vénération que prétendent aujourd'hui ceux de Rome, de même leurs disputes avec les Juifs le prouvent clairement.
Chacun sait que cette nation n'a rien plus en horreur que l'usage des images dans la religion. Elle tient le service qu'on leur rend pour le plus grand crime que puissent commettre les hommes contre leur Créateur. Et ce n'est pas d'aujourd'hui qu'ils ont cette opinion. Depuis le retour de Babylone, nous ne lisons point qu'ils aient jamais voulu recevoir la similitude d'aucune créature dans leur Temple, croyant fermement que cette chose est défendue par la loi divine. C'est ce qui fait dire au cardinal Bellarmin (1) que, depuis la venue du Seigneur, ils n'ont pas eu moins de passion contre les images que leurs pères autrefois en avaient eu en leur faveur.
Si donc l'Église des chrétiens eût eu des images dès le commencement, si elle les eût honorées et servies comme font aujourd'hui ceux de la communion de Rome, il ne faut pas douter que les Juifs, ennemis mortels de leur religion, ne leur en eussent fait reproche. En effet, ès siècles où les uns et les autres reconnaissent que la vénération des images a eu cours parmi les chrétiens, les Juifs n'oublient pas de mettre cet article parmi les principaux crimes dont ils les accusent.
Car le Juif, introduit dans un dialogue allégué et rapporté dans les actes du deuxième concile de Nicée (2), parle ainsi à un chrétien :
« Le Juif, entièrement persuadé, dit-il, que Jésus-Christ crucifié est le Fils du Dieu vivant : "Mais je suis scandalisé de ce que vous autres chrétiens adorez des images, vu que la Loi nous ordonne absolument de ne faire aucune image taillée ni aucune représentation." »
Et Léontius, évêque de Naples en Chypre, dans une Apologie qu'il écrivit pour les chrétiens contre les Juifs, ne manque pas, au cinquième livre, de toucher ce point, faisant ce qu'il peut pour leur ôter le scandale qu'en prenaient les Juifs, comme chacun le peut voir dans le deuxième concile de Nicée (3), où se trouve au long l'extrait de ce passage.
Et ceux de l'Église romaine, qui depuis quelques siècles ont écrit contre les Juifs, ne manquent pas de considérer ce point et de faire tous leurs efforts pour leur ôter le scandale que cette nation prend de leurs images ; comme chacun le peut voir dans l'épître de Louis Carret, dans le Sepher Amana, dans le catéchisme en forme de dialogue de Fabiano Fioghi contre les Juifs, et d'autres livres de cette nature. Or, ni les Juifs qui vivaient durant les premiers siècles du christianisme n'ont fait ce reproche à notre religion ; ni les Pères de cette époque, qui ont écrit contre les Juifs, ne se donnent la peine de justifier cet article, ni de guérir le scandale qu'il causait aux Juifs.
Il nous reste une longue dispute de Justin avec Tryphon, Juif d'Éphèse ; un excellent et savant traité de Tertullien contre les Juifs, et diverses autres pièces semées ça et là dans les œuvres des Pères contre cette nation. Dans ces ouvrages nous sont rapportées, d'un côté, les objections et les scandales des Juifs contre le christianisme, et de l'autre, les réponses et les justifications des chrétiens.
D'où vient que la question des images n'apparaît ni d'un côté, ni de l'autre ? Comment le Juif a-t-il oublié une accusation si spécieuse ? Comment le chrétien a-t-il omis un éclaircissement si nécessaire ? Tryphon et ceux de son temps avaient-ils moins de savoir ou de passion, que n'en a eu leur postérité ? Léonce et les Docteurs du septième siècle étaient-ils ou plus habiles, ou plus charitables que Justin et Tertullien ? Certainement, ni l'un ni l'autre ne peut se dire. Il reste donc à conclure que la vraie cause de cette différence n'est autre que la diversité survenue dans la croyance des chrétiens depuis les premiers temps ; que Tryphon ne se plaint pas que Justin adore les images, parce qu'en effet leur vénération était encore alors inconnue parmi les chrétiens ; que Tertullien ne se donne pas de peine pour résoudre les difficultés que le Juif rencontre dans l'usage des images, parce que cet article n'était pas encore dans sa foi : tandis que les chrétiens, qui vinrent quatre cents ans après lui, rendant notoirement une grande et religieuse vénération aux images, il est évident que le Juif avait occasion de s'en offusquer, et le chrétien de l'en éclairer. Et il ne sert de rien d'alléguer au contraire ce que dit le Cardinal Bellarmin (4), que le Talmud appelle les églises des chrétiens maisons d'idolatrie. Car premièrement quand bien même les Juifs auraient ainsi nommé les lieux où s'assemblaient les chrétiens des premiers siècles, il ne s'ensuivrait pas pour autant qu'ils y eussent eu et vénéré des images. Car les Juifs appellent avoda zara (עבודה זרה), c'est-à-dire service étranger ou idolâtrie, tout service religieux autre que le leur, et beit avoda zara (בית עבודה זרה)[^1], maison d'idolâtrie, tout lieu sacré et religieux où ceux qui ne sont point juifs exercent leur culte, quels qu'ils soient par ailleurs, soit chrétiens, soit païens, soit musulmans.
Et outre cette raison générale, ils qualifient nommément ainsi le culte et les églises des chrétiens pour une autre raison particulière, à savoir à cause de l'adoration qu'ils rendent à Jésus-Christ, que les Juifs (comme on le sait) ne considèrent en aucune manière comme le vrai Dieu. De sorte que, parlant de nous qui, par la grâce du Seigneur, n'avons nulle image dans nos églises, ils ne laisseraient pas pourtant d'appeler notre religion avoda zara, idolâtrie, et nos temples beit avoda zara, maison d'idolâtrie, à cause de la croyance que nous avons en Jésus » Christ notre Seigneur, et du culte qu'en conséquence nous lui rendons. Mais je dis en second lieu qu'il est manifestement faux que ces paroles du Talmud s'adressent aux églises des premiers chrétiens, car Bellarmin dit que le Talmud n'a été publié qu'en l'an de notre Seigneur 476. D'où il apparaît que, s'il dit quelque chose de semblable à ce qui est allégué, cela s'adresse non pas aux chrétiens des deux et trois premiers siècles, mais à ceux du cinquième, où certains commençaient à introduire les images dans les églises, comme nous le déduirons en temps voulu.
Il y a plus : c'est que dans le passage allégué par Bellarmin, qui doit être, selon ce qu'il indique, le chapitre 2 du traité du Sabbat (5), le Talmud ne parle de cela ni de près ni de loin, discourant de choses fort éloignées de ce sujet, à savoir des huiles et des mèches avec lesquelles on doit allumer les lampes le jour du Sabbat.
Enfin, je dis que cette considération affermit clairement notre preuve, bien loin de la réfuter ou de l'affaiblir. Et pour bien le comprendre, il faut remarquer d'entrée de jeu que le Talmud babylonien (car celui de Jérusalem n'a plus de crédit parmi les Juifs) est composé de trois pièces, de date et de nature très différente : la Mishna, la Guémara, et les commentaires des Rabbins. La Mishna est comme le texte et le corps principal et fondamental du Talmud, composée par Rabbi Juda Hakkadosh, c'est-à-dire le Saint, environ l'an 200 de notre Seigneur. La Guémara est comme la glose, contenant les disputes, les décisions et les traditions des principaux et plus anciens maîtres des Juifs, compilée par Ravina et Rabbi Achi, achevée et reçue environ l'an 500 de notre Seigneur.
Quant aux Commentaires des Rabbins, imprimés dans les mêmes volumes, mais en caractères différents, ils n'ont été écrits et publiés que quatre ou cinq siècles plus tard, lorsque l'étude des lettres commença à se réveiller parmi les Juifs, après les longues ténèbres d'une profonde ignorance. Ces derniers parlent souvent contre les images des chrétiens, car ils vivaient dans des siècles où elles étaient en grande vogue. Et il se peut bien faire qu'il y ait quelque passage dans la Guémara qui taxe les chrétiens pour ce sujet, puisque vers la fin du IVe siècle, certains avaient déjà des images dans leurs églises. Mais dans la Mishna, composée à la fin du IIe siècle, il ne se trouvera aucun passage qui critique les images des chrétiens. Or, qui ne voit que cette différence démontre ce que nous soutenons ? Car si dès lors la vénération des images avait eu lieu parmi les chrétiens, il n'est pas croyable que l'auteur de la Mishna ne leur ait pas lancé quelque attaque, et nommément dans le traité intitulé Avodat Kokhavim (Du culte des étoiles, autrement dit Avoda Zara, De l'idolâtrie), qui est au 9e traité de l'Ordre 4, le véritable cœur de cette matière.
Or, la vérité est néanmoins qu'il n'y dit rien nommément contre les chrétiens, et il paraît que ceux qu'il critique en général étaient païens et non chrétiens. Car parmi leurs fêtes, il nomme les Calendes et les Saturnales, qui ne conviennent qu'aux païens. Concluons donc, comme précédemment, que le silence de ces anciens Juifs montre clairement que les premiers chrétiens n'avaient nulle image dans leur religion.
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(1) Bellarmin, livre II des Images, chapitre 7, cinquième objection (« ac prima »).
(2) « Syn. VII. Act. 4 » : référence au deuxième concile de Nicée (VIIe concile œcuménique), acte IV.
(3) « Syn. VII. act. IV. p. 482 B » : renvoi au même concile, acte IV, page 482 B de l'édition utilisée par l'auteur.
{4]Bellarmin, livre 2 Des Images, chapitre 6. [Également] B. Nic. Sanders.
(5) Ordre 2, traité 1, distinction 2.

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