L'Eglise, la ville et le monde
Comment choisir son Église ? Voilà une question qui revient souvent chez les jeunes convertis et qui pose le problème du morcellement ecclésial moderne. Car s'il est vrai que l’Église locale peut se réduire à deux ou trois personnes, cela signifie-t-il qu'elle doive être circonscrite aux limites d'une maison ? Et l'idée qu'il pourrait y avoir plusieurs Églises locales dans une même localité correspond-elle au modèle biblique ?
1. Institution
La première mention néo-testamentaire de l’Église, dans le seizième chapitre de l’Évangile selon saint Matthieu, vise l’Église dans sa globalité (l'ensemble des élus). Le dix-huitième chapitre du même Évangile (versets 15 à 20) parle en revanche de l’Église locale, c'est-à-dire cette Église telle qu'elle existe concrètement en un lieu. Contrairement à la tradition talmudique qui exige un quorum de 10 hommes pour la pleine tenue d'un culte public, le Christ promet sa bénédiction et sa pleine présence même à une assemblée de deux personnes. Mais il ressort des termes mêmes de notre passage que cette société doit avoir un caractère constitué, pérenne. Sans cela, aucune des procédures prescrites ne serait applicable. Dans une société sédentaire, le foyer d'une telle stabilité est l'agglomération (ville, village, bourg...) où résident les différents membres de la communauté. Cela vaut pour la vie civile (cf. Luc 2, 1-2) et apparemment aussi pour la vie ecclésiale (cf. Tite 1,5).
2. Modèle biblique
Lorsqu'il s'adresse aux chrétiens d'une ville, l'apôtre Paul salue en effet une Église (cf. 1Corinthiens 1,2; 1Thessaloniciens 1,1, etc.), même si cette Église peut être répartie en plusieurs lieux de réunion (cf. Romains 16, 5; Colossiens 4, 15, etc.) En revanche, lorsqu'il s'adresse à une région (plusieurs villes), Paul mentionne des Églises (cf. 1Corinthiens 16,19 ; Galates 1,2, etc.) car la région n'est pas une communauté unifiée de façon suffisamment concrète pour abriter une Église locale (contrairement à la rue, la route n'est pas un continuum d'habitations).
Dans le livre des Actes, Luc observe un même schéma. Bien qu'une partie de ses membres pouvait avoir l'habitude de se réunir dans telle maison (2, 46; 12,12), l’Église de Jérusalem n'en était pas moins une Église (12,5). Elle était en revanche bien distincte de l’Église d'Antioche (13,1) et de celles des autres villes (14,23) Ainsi, Éphèse, capitale de l'Asie, avait sans doute une communauté chrétienne importante; elle n'en restait pas moins une Église (20,17).
Il en va de même dans le livre de l'Apocalypse, où le Seigneur adresse des lettres aux sept Églises, c'est-à-dire aux Églises de sept cités (1, 20). Ici encore, mentionnons Éphèse où la population chrétienne devait avoir encore augmenté depuis le temps de Paul mais qui restait, aux yeux du Seigneur, une seule Église (chapitre 2 et 3).
3. Pertinence actuelle
Il est significatif que ce modèle (une agglomération = une Église) est le seul qui nous soit proposé dans le Nouveau Testament, et que les premiers chrétiens semblent en avoir gardé une forte conscience. Dans ses lettres, Ignace d'Antioche continuait de saluer l’Église de Smyrne ou encore l’Église d’Éphèse, tandis que Clément de Rome écrivait "à l'Église de Dieu qui séjourne à Corinthe", etc.
Si donc nous approuvons l'idée selon laquelle l'assemblée locale (même deux membres seulement) est pleinement l’Église, il nous semble devoir préciser ce principe en disant que c'est toujours une assemblée qui croît dans une ville lorsque les lieux de réunion s'y multiplient. Dans cette perspective, l'autonomie de l’Église locale devrait finalement être entendue comme celle de l’Église urbaine et non pas comme celle de chacune de ses antennes. Ce réajustement a un double intérêt :
Ni trop étroit, il permet d'éviter les dérives groupusculaires autant que les contournements de la discipline légitime (cas typique: l'excommunié qui trouve une nouvelle église en traversant la rue).
Ni trop large, il permet de garder le centre de décision à portée d'action et de recours du fidèle (contre les "commissions nationales", et autres leviers de "gouvernance" ultramontains.)
4. Examen des objections
Certes, on pourra objecter que les textes bibliques sont descriptifs plutôt que prescriptifs; qu'ils nous décrivent le fonctionnement de l’Église du premier siècle sans prétendre imposer une loi universelle. Mais ne revient-il pas à ceux qui affirment une telle chose d'en apporter la preuve ?
D'ailleurs, si l’Église urbaine avait été une convention contingente, alors, quelle serait l'échelle irréductible réellement normative ? Et pourquoi serait-on passé d'un modèle à un autre ?
A la première de ces questions, on nous répond souvent que l’Église locale est à proprement parler le groupe qui a l'habitude de partager concrètement la Cène. A la seconde question, on nous répond généralement par la différence démographique entre une ville de l'antiquité et une ville moderne. C'est oublier, d'une part, que des "Églises locales" ont parfois tellement de membres qu'elles doivent organiser deux cultes dominicaux et qu'elles ne cessent pas de se considérer comme une seule Église. D'autre part, que les défis démographiques ne nécessitent guère plus que des aménagements (Exode 18, 13-27). Il apparaît donc que l'isolationnisme moderne s'explique surtout par la fragmentation doctrinale et confessionnelle. Plutôt que l'Église locale, chacun veut la faction partisane. Or, dans la Bible, le rejet de telles divisions est bien prescriptif (cf. 1 Corinthiens 1, 10-15). Et c'est d'ailleurs pour éviter ce désordre que les successeurs immédiats des apôtres ont établi l'épiscopat monarchique (cf. Saint Jérôme, lettre à Evagre).
5. Rapport à l'universel
Puisque la ville est l'échantillon du monde, l’Église locale ne saurait endosser un autre patrimoine confessionnel que celui de l’Église universelle - celui de toutes ses "sœurs élues" et qui les signale comme telles.
Il a souvent été dit sur ce blog combien une Église qui se réclame de la "Grande Église", et particulièrement de la tradition chalcédonienne, doit avoir pour seule confession de foi le Symbole inaltéré de Nicée-Constantinople, et que les définitions des conciles ultérieurs ne sont que des précisions concernant les difficultés logiques de ce Symbole (du concile d’Éphèse à Constantinople III, on s'est employé à maintenir qu'"Un seul Seigneur" est à la fois "vrai Dieu" et "vrai homme".) De l'avis des anciens, les difficultés christologiques ont ainsi trouvé leur mot final avec le troisième concile de Constantinople (cf. Jussio de l’empereur Justinien II au pape Conon, du 17 février 687 [Rudolf Riedinger, Acta Conciliorum Oecumenicorum, series secunda, vol. II, partie 2, pages 886-887]). Il ne serait donc ni sage ni charitable d'écarter cet héritage.
En outre, le monde évangélique ne pourra pas faire l'économie de la Confession d'Augsbourg, qui a précisé l'article baptismal du Symbole et qui a été reçue par l'ensemble de la Réforme, au moyen de la Concorde de Wittenberg. A titre d'exemples: Martin Luther (pour la tradition Luthérienne); Jean Calvin (pour la tradition Réformée) et Martin Bucer (qui a fortement impacté jusqu'à la tradition anglicane.)
Quant aux mouvements issus de l’anabaptisme, en rupture avec l'unité baptismale, il leur revient de démontrer la légitimité de leur rupture avec une pratique auparavant reçue de manière publique, paisible et universelle. Même chose pour quiconque voudrait contester les autres usages anciens (ministère pastoral masculin, etc.)
1. Institution
La première mention néo-testamentaire de l’Église, dans le seizième chapitre de l’Évangile selon saint Matthieu, vise l’Église dans sa globalité (l'ensemble des élus). Le dix-huitième chapitre du même Évangile (versets 15 à 20) parle en revanche de l’Église locale, c'est-à-dire cette Église telle qu'elle existe concrètement en un lieu. Contrairement à la tradition talmudique qui exige un quorum de 10 hommes pour la pleine tenue d'un culte public, le Christ promet sa bénédiction et sa pleine présence même à une assemblée de deux personnes. Mais il ressort des termes mêmes de notre passage que cette société doit avoir un caractère constitué, pérenne. Sans cela, aucune des procédures prescrites ne serait applicable. Dans une société sédentaire, le foyer d'une telle stabilité est l'agglomération (ville, village, bourg...) où résident les différents membres de la communauté. Cela vaut pour la vie civile (cf. Luc 2, 1-2) et apparemment aussi pour la vie ecclésiale (cf. Tite 1,5).
2. Modèle biblique
Lorsqu'il s'adresse aux chrétiens d'une ville, l'apôtre Paul salue en effet une Église (cf. 1Corinthiens 1,2; 1Thessaloniciens 1,1, etc.), même si cette Église peut être répartie en plusieurs lieux de réunion (cf. Romains 16, 5; Colossiens 4, 15, etc.) En revanche, lorsqu'il s'adresse à une région (plusieurs villes), Paul mentionne des Églises (cf. 1Corinthiens 16,19 ; Galates 1,2, etc.) car la région n'est pas une communauté unifiée de façon suffisamment concrète pour abriter une Église locale (contrairement à la rue, la route n'est pas un continuum d'habitations).
Dans le livre des Actes, Luc observe un même schéma. Bien qu'une partie de ses membres pouvait avoir l'habitude de se réunir dans telle maison (2, 46; 12,12), l’Église de Jérusalem n'en était pas moins une Église (12,5). Elle était en revanche bien distincte de l’Église d'Antioche (13,1) et de celles des autres villes (14,23) Ainsi, Éphèse, capitale de l'Asie, avait sans doute une communauté chrétienne importante; elle n'en restait pas moins une Église (20,17).
Il en va de même dans le livre de l'Apocalypse, où le Seigneur adresse des lettres aux sept Églises, c'est-à-dire aux Églises de sept cités (1, 20). Ici encore, mentionnons Éphèse où la population chrétienne devait avoir encore augmenté depuis le temps de Paul mais qui restait, aux yeux du Seigneur, une seule Église (chapitre 2 et 3).
3. Pertinence actuelle
Il est significatif que ce modèle (une agglomération = une Église) est le seul qui nous soit proposé dans le Nouveau Testament, et que les premiers chrétiens semblent en avoir gardé une forte conscience. Dans ses lettres, Ignace d'Antioche continuait de saluer l’Église de Smyrne ou encore l’Église d’Éphèse, tandis que Clément de Rome écrivait "à l'Église de Dieu qui séjourne à Corinthe", etc.
Si donc nous approuvons l'idée selon laquelle l'assemblée locale (même deux membres seulement) est pleinement l’Église, il nous semble devoir préciser ce principe en disant que c'est toujours une assemblée qui croît dans une ville lorsque les lieux de réunion s'y multiplient. Dans cette perspective, l'autonomie de l’Église locale devrait finalement être entendue comme celle de l’Église urbaine et non pas comme celle de chacune de ses antennes. Ce réajustement a un double intérêt :
Ni trop étroit, il permet d'éviter les dérives groupusculaires autant que les contournements de la discipline légitime (cas typique: l'excommunié qui trouve une nouvelle église en traversant la rue).
Ni trop large, il permet de garder le centre de décision à portée d'action et de recours du fidèle (contre les "commissions nationales", et autres leviers de "gouvernance" ultramontains.)
4. Examen des objections
Certes, on pourra objecter que les textes bibliques sont descriptifs plutôt que prescriptifs; qu'ils nous décrivent le fonctionnement de l’Église du premier siècle sans prétendre imposer une loi universelle. Mais ne revient-il pas à ceux qui affirment une telle chose d'en apporter la preuve ?
D'ailleurs, si l’Église urbaine avait été une convention contingente, alors, quelle serait l'échelle irréductible réellement normative ? Et pourquoi serait-on passé d'un modèle à un autre ?
A la première de ces questions, on nous répond souvent que l’Église locale est à proprement parler le groupe qui a l'habitude de partager concrètement la Cène. A la seconde question, on nous répond généralement par la différence démographique entre une ville de l'antiquité et une ville moderne. C'est oublier, d'une part, que des "Églises locales" ont parfois tellement de membres qu'elles doivent organiser deux cultes dominicaux et qu'elles ne cessent pas de se considérer comme une seule Église. D'autre part, que les défis démographiques ne nécessitent guère plus que des aménagements (Exode 18, 13-27). Il apparaît donc que l'isolationnisme moderne s'explique surtout par la fragmentation doctrinale et confessionnelle. Plutôt que l'Église locale, chacun veut la faction partisane. Or, dans la Bible, le rejet de telles divisions est bien prescriptif (cf. 1 Corinthiens 1, 10-15). Et c'est d'ailleurs pour éviter ce désordre que les successeurs immédiats des apôtres ont établi l'épiscopat monarchique (cf. Saint Jérôme, lettre à Evagre).
5. Rapport à l'universel
Puisque la ville est l'échantillon du monde, l’Église locale ne saurait endosser un autre patrimoine confessionnel que celui de l’Église universelle - celui de toutes ses "sœurs élues" et qui les signale comme telles.
Il a souvent été dit sur ce blog combien une Église qui se réclame de la "Grande Église", et particulièrement de la tradition chalcédonienne, doit avoir pour seule confession de foi le Symbole inaltéré de Nicée-Constantinople, et que les définitions des conciles ultérieurs ne sont que des précisions concernant les difficultés logiques de ce Symbole (du concile d’Éphèse à Constantinople III, on s'est employé à maintenir qu'"Un seul Seigneur" est à la fois "vrai Dieu" et "vrai homme".) De l'avis des anciens, les difficultés christologiques ont ainsi trouvé leur mot final avec le troisième concile de Constantinople (cf. Jussio de l’empereur Justinien II au pape Conon, du 17 février 687 [Rudolf Riedinger, Acta Conciliorum Oecumenicorum, series secunda, vol. II, partie 2, pages 886-887]). Il ne serait donc ni sage ni charitable d'écarter cet héritage.
En outre, le monde évangélique ne pourra pas faire l'économie de la Confession d'Augsbourg, qui a précisé l'article baptismal du Symbole et qui a été reçue par l'ensemble de la Réforme, au moyen de la Concorde de Wittenberg. A titre d'exemples: Martin Luther (pour la tradition Luthérienne); Jean Calvin (pour la tradition Réformée) et Martin Bucer (qui a fortement impacté jusqu'à la tradition anglicane.)
Quant aux mouvements issus de l’anabaptisme, en rupture avec l'unité baptismale, il leur revient de démontrer la légitimité de leur rupture avec une pratique auparavant reçue de manière publique, paisible et universelle. Même chose pour quiconque voudrait contester les autres usages anciens (ministère pastoral masculin, etc.)
Conclusion
Le modèle des "Églises locales" (des paroisses) appartenant à des confessions irréconciliables constitue une anomalie. De telles antennes de dénominations brisent l'unité de l’Église urbaine plutôt qu'elles ne l'unissent dans la foi universelle. Nous comprenons alors l'embarras des âmes confrontées à "l'offre" ecclésiastique contemporaine, qui ne correspond à rien de biblique.
Au contraire, l'agglomération (espace) devrait constituer le foyer naturel de l’Église locale, et la continuité historique de la confession (temps), être le signe concret de son universalité.
Seule une telle unité, une fois rétablie, pourrait validement prendre le nom, très biblique, d’Église chrétienne de (nom de la localité) tandis que toute subsistance d'un groupe séparatiste se ferait aux seuls risques et périls de ses adeptes (cf. Galates 5, 19-21 ; Romains 16, 17-18).
Bucerian
Bucerian

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