Concorde de Wittenberg, 490 ans [1/2]
Nous célébrons aujourd'hui l'anniversaire de la Concorde de Wittenberg, unique espace dans lequel l'ensemble du protestantisme a goûté à l'unité réelle. Comme il serait imprudent et ingrat de s'éloigner de cet héritage - qui a gardé une véritable actualité (Solida declaratio 7) - pour lui préférer une unité imaginaire!
Extrait de l'ouvrage de Martin Greschat: Martin Bucer, un Réformateur de son temps (PUF), pages 147-149:
"Dans les derniers jours d’avril, les Allemands du Sud se rendirent en plusieurs groupes à Eisenach. Bucer voyagea depuis Augsbourg en passant par Francfort. Mais Luther ne pouvait pas venir (...). Aussi, après s’être décidé rapidement, les Allemands du Sud se rendirent à cheval directement à Wittenberg. Ils y parvinrent le dimanche 21 mai 1536.
Le lundi matin, ils transmirent à Luther les lettres qu’il devait lire avant le début des négociations. L’après-midi, vers trois heures, le premier entretien eut lieu, dans la maison de Luther, l’ancien cloître augustin. L’atmosphère était glaciale. Luther s’en prit tout de suite à ses hôtes — et aussi, de manière expresse, à Bucer —, et souligna que l’on ne pouvait dialoguer de manière sensée que si les Allemands du Sud reniaient publiquement leur fausse conception de la Cène pour envisager que les impies recevraient vraiment dans leur bouche le corps et le sang du Christ.
Bucer fut manifestement décontenancé par cette entrée en matière. Capiton eut l’habileté de prendre la parole à sa place, et il commença à exposer la doctrine strasbourgeoise de la Cène. Cela permit à Bucer de retrouver sa loquacité; jusqu’à la fin des discussions, ce fut lui le porte-parole de la délégation d’Allemagne du Sud. Il répliqua crânement Luther que l'on aurait pu s'épargner le long voyage à Wittenberg s’il s’agissait seulement de répéter les vieux préjugés. Ce qu’ils enseignaient, à Strasbourg et dans d’autres lieux, cela ressortait clairement de leurs écrits. N’était-il pas plus sensé de croire à leurs affirmations plutôt qu’aux calomniateurs et aux coqs de combat, ainsi qu’il y en aurait toujours? Quand à la réfutation exigée par Luther, on ne craindrait pas de reconnaître des erreurs manifestes. En revanche, jamais l’on ne pourrait renier ce que l’on n’avait pas proclamé: à savoir que, dans la sainte Cène, l’on ne donnait à la communauté que du pain et du vin. Bucer qualifia ensuite d’«affirmation» les propos de Luther selon lesquels dans la Cène, le corps et le sang du Christ étaient reçus de bouche. Et pour ce qui était des impies, soulignait encore Bucer, ils recevraient, à n’en pas douter, seulement du pain et du vin.
L’état de faiblesse de Luther exigea que l’on interrompe les négociations. A sa demande, on se rencontra à nouveau dans l’après-midi du lendemain seulement. Désormais, le point principalement débattu était la question de savoir si les impies recevaient le Christ, ce qu’affirmait Luther et que contestait Buber. Bugenhagen résolut la difficulté en reprenant la position de concorde de Bucer en 1535, qui distinguait entre les impies et les indignes. Il fallait assurer que la présence du Christ dans la Cène ne dépendait pas de la foi ou de la dignité de l’homme. Mais quant à savoir si cela valait aussi pour quelqu’un qui ne croyait absolument rien, c’est à dire pour les impies, cette question, en fin de compte, on la laissa en suspens. Par cette formulation, on satisfaisait autant aux intérêts de Luther, lequel souhaitait maintenir fermement la certitude réconfortante que dans la Sainte Cène, le Christ se trouve réellement vers les consciences éprouvées, qu’à la préoccupation défendue par Bucer, de mettre en avant la communion de l’être humain avec le Christ et la vie nouvelle croyante qui en résultait, au service de l’édification de l’Église et de la rénovation du monde.
Ensuite, Luther demanda à chacune des personnes si elle croyait ce qui venait d’être exposé chez lui: à savoir que dans la Sainte Cène, la communauté ne se voit pas seulement présenter du pain et du vin. Tous répondirent par l’affirmative et soulignèrent leur accord avec les formulations de Bucer. Sur ce, Luther et ses partenaires se retirèrent afin de discuter brièvement entre eux. Lorsqu’ils revinrent, Luther fit la déclaration suivante: “Honorables Messieurs et frères, nous avons maintenant entendu votre réponse et votre confession à tous, à savoir que vous croyez et enseignez que dans la Sainte Cène, sont donnés et reçus le vrai corps et le vrai sang du Seigneur, et non pas simplement du pain et du vin [...]; vous butez seulement sur les impies, mais vous confessez, comme dit St Paul, que les indignes reçoivent le corps du Seigneur[...] Nous ne voulons pas nous quereller sur ce sujet. Puisque telle est votre position, nous sommes d'accord, et nous vous reconnaissons et nous vous accueillons comme nos frères bien-aimés dans le Seigneur, pour ce qui est de cet article de foi". On confia la tâche à Melanchthon de rédiger cet accord".
Bucerian

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