Principe du discours dogmatique/Deuxième partie: Le geste, ou l'économie du Salut
Après l'introduction et la première partie, c'est avec joie que je poursuis la publication de cette petite série sur la foi chrétienne. Ma prière est que cette humble étude permette aux frères et sœurs en Christ de se garder (ou de se retirer) des filets d'erreurs et de confusions qui foisonnent en ce monde.
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L’ÉCONOMIE DU SALUT
Le geste baptismal est tout autant inspiré que l’invocation qui l’accompagne. Car, l’invocation sans le geste ne serait pas un baptême, de même que le geste sans cette invocation ne serait pas un baptême chrétien. Tout ceci est confirmé par la formule même du baptême, dans laquelle le ministre ne se contente pas d’agir en disant « Au Nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit », mais où il désigne l’acte qu’il pose, disant : « Je te baptise (ou : Tu es baptisé) au nom, etc. »
Le mot « baptiser » (βάπτειν) signifie initialement « im-merger » ou « plonger ». L’immersion proprement dite est d’ailleurs le mode encore pratiqué dans les communautés d’Orient, et elle fut longtemps la forme habituelle en Occident. On aurait cependant tort de considérer l’immersion totale comme une norme exclusive, car l’Écriture englobe sous le terme de « baptême » les diverses ablutions rituelles (cf. Luc 11,38) et l’Église a pratiqué et reconnu cette forme dès le Ier siècle (Didachè VII, 3). Dans ce cas, il y a en effet une sorte d’ensevelissement du baptisé, de par son passage sous, ou à travers l’eau (cf. 1Corinthiens 10,1-3).
Enfin,
nous l'avons vu, le mot « baptême » se trouve consacré
dans la formule liturgique, qui en élève le sens (sans le
supprimer) et lui donne une signification propre et nouvelle : il
n’est pas question de donner une description technique de l’action
posée mais d’en dire la signification spirituelle.
Or, nul
ne conteste le fait que le geste baptismal renvoie le baptisé à
l’ensevelissement du Christ après sa mort, ainsi qu’à sa
résurrection, le troisième jour (Romains 6,1-9; Colossiens 2,12;
1Pierre 3,21).
L’ensevelissement du Seigneur ayant été le terme de son humiliation, et sa résurrection ayant été le point de départ de sa glorification (cf. Philippiens 2,5-10), le baptême place donc les hommes pécheurs (I) au cœur du Mystère de la Personne (II) et de l’œuvre (III) de leur Sauveur - cf. Romains 1, 3-4; Galates 3, 27.
Observation : Le baptême de Notre Seigneur apparaît comme une cheville ouvrière entre le dogme de la Trinité et celui de l’Incarnation, qui a rendu possible le Salut. En effet, le Seigneur Jésus n’a pu recevoir le baptême d’eau que pour autant qu’il était devenu homme ; et il n’est venu rejoindre les pécheurs que pour porter leur peine et les délivrer. Pourtant, dans cet acte même, la Trinité apparaît : le Père déclare du Ciel que Jésus, sur la terre, est son Fils bien aimé, tandis que l’Esprit saint descend distinctement du Ciel vers la terre, sous forme d’une colombe (Matthieu 3,16-17).
Cette colombe n’est pas sans rappeler celle qui revint annoncer la paix et la réconciliation à Noé, après le baptême diluvien. Admirable Sagesse par laquelle Dieu ne révèle pleinement son Amour pour nous qu’en dévoilant l’Amour qui préexiste éternellement en Lui-même.
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I. L’Humanité et sa Chute
Le fait que tous les hommes naturellement engendrés aient besoin de renaître d’eau et d’Esprit pour leur Salut témoigne d’un état de perdition préalable et universel (Jean 3,3-6). On aurait donc tort d’imaginer que les hommes naissent dans un état d’innocence, et que chacun se corrompt ensuite par imitation (hérésie pélagienne).
Cet état, étant commun à tous les hommes, remonte par conséquent à leur ancêtre commun. Cependant, contre les manichéens et les cathares, on doit souligner que la Bonté du Créateur, autant que la vocation de l’homme au Salut, interdisent de confondre la corruption de la nature humaine avec la nature elle-même. C’est donc le premier homme, en tant que représentant de l’humanité, qui, une fois créé, a causé sa propre ruine et celle de toute sa postérité – sa faute étant imputée à tous, et sa corruption étant propagée en chacun.
Observation :
Il
reste vrai que des
hommes peuvent être sauvés même sans avoir formellement
reçu
le baptême
(Luc
23,43). La
dénomination romaine le reconnaît elle-même (Denzinger, § 741),
en s’appuyant notamment sur cette assertion de St
Augustin : « Le
baptême est administré de façon invisible lorsque ce n'est pas le
mépris de la religion mais la barrière de la nécessité qui
l'exclut »
(De
la Cité de Dieu,
livre VIII). Pour notre part, nous parlons donc d’une nécessité
baptismale en un triple
le
sens :
a) En ce que le sacrement récapitule et symbolise (comme le souligne la présente étude) la prédication de l’Évangile et l’intervention de Dieu dont les hommes ont normalement besoin, dans leur vie, pour leur Salut (Romains 10,14).
b) En ce qu’il délimite visiblement l’Église, hors du giron de laquelle il n’y a, ordinairement, pas de Salut (Actes 2,47).
c) Enfin, en ce que le Sacrement traduit une démarche de foi et de repentance sans laquelle le Salut est absolument impossible (cf. Luc 7,29).
Ainsi, puisqu’on doit baptiser aussi largement que s’étend le Salut (Actes 10,47), les nourrissons mêmes ne peuvent pas être écartés du sacrement (Actes 2,17-18 ; 39) : Dieu peut créer en leur cœur un mouvement de foi (Luc 1,41), et il convient que cette foi ait pour fondement son Évangile tel que normalement partagé et vécu dans le giron de son Église.
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La
corruption de la nature humaine n’est certainement pas
superficielle. Elle est une mort spirituelle, qui affecte toutes les
parties de la nature humaine. Ce n’est donc pas seulement ce qu’il
y a de plus bas en l’homme – comme ses passions – qui est
opposé à Dieu et à sa Loi, mais c’est aussi ce qu’il y a de
plus noble en lui, comme l’intelligence et la volonté.
C’est
là le « cœur méchant » avec lequel naissent tous les
hommes, et dont procèdent ensuite toutes leurs actions,
immanquablement méchantes.
De cette corruption totale, le geste baptismal est encore le témoin. Car, au fait que tous les membres de l’homme sont des instruments d’iniquité, répond le fait de l’immersion, synonyme de mortification, de tout l’homme. Et la même logique préside à la forme atténuée qu’est l’ablution : l’accessoire suivant le principal, le fait que la tête, partie principale, reçoive le signe de la mortification (en passant sous l’eau) implique la mortification de l’homme également en ses parties secondaires. De façon similaire, le Seigneur avait annoncé la défaite totale du serpent en prophétisant simplement que sa tête serait écrasée (Genèse 3,15).
Observation :
Ce
dogme de la corruption
totale de
l’homme souligne ce que nous disions de son incapacité à se
sauver, ou à trouver en lui-même une ressource propre à accueillir
effectivement le Salut (§12). L’Évangile est le moyen de Grâce –
ce par quoi nous est annoncé le Salut en Jésus-Christ – que Dieu
adresse à tous
les hommes ; cependant, l’accueil intérieur et durable de
cette Bonne Nouvelle est encore un effet de cette Grâce, que Dieu
applique souverainement.
Pourquoi Dieu ne décide-t-il donc pas de venir à bout de cette résistance innée chez Caïphe, alors qu’il a surmonté cette même rébellion en Saül, devenu saint Paul ? Voilà une question que l’Écriture ne permet pas de poser autrement que pour s’humilier devant le Dieu vivant (Romains 9). Toujours est-il que cela doit mettre chacun en garde contre soi-même : Dieu n’étant jamais tenu de surmonter l’opiniâtreté du rebelle, celui-ci ne se livre à la moquerie qu’à ses risques et périls. Si elle doit nuire, cette méchanceté ne nuira en définitive qu’à celui qui s’y livre.
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II. La Personne du Sauveur
Nous l’avons établi : seul quelqu’un qui est Dieu peut sauver les hommes (§ 12). Le Christ est notre Sauveur. Le Christ est donc une personne divine - la deuxième de la Trinité bénie (§ 9). De toute éternité, il est cet être infini, immuable et incorporel dont nous avons parlé (§ 8).
C’est aussi en vertu de cette divinité que la glorification de cette personne (son Ascension, suivie de sa Session à la droite du Père et son Règne éternel) est convenable.
Cependant,
le baptême nous dépeint la mort et l’ense-velissement de
ce Seigneur de gloire. Or, souffrir et mourir ne convient
qu’à un être passible et corporel. Par conséquent, il faut que
la seconde personne divine soit devenue homme.
Reste à
clarifier, autant que nécessaire, la relation humano-divine en
Christ, le Nouvel Adam.
Observation : Pour sauver les hommes, le Sauveur ne devait pas seulement être un homme, mais être le nouveau chef de l’humanité : le nouvel Adam (Romains 5,17-19/1Corinthiens 15,22).
C’est
ainsi qu’il a été miraculeusement conçu du Saint-Esprit et qu’il
est né de la Vierge Marie - afin d’être à
la fois l’un des membres de
la race humaine, et son nouveau
point de départ, immaculé.
Saint Irénée (Contre
les hérésies, III) nous dresse ici un
éclairant parallèle avec la création d’Adam :
« Or, d'où provenait la substance du premier homme ? De la volonté et de la sagesse de Dieu et d'une terre vierge. C'est donc tandis qu'elle était encore vierge que Dieu prit du limon de la terre et en modela l'homme pour qu'il fût le point de départ de l'humanité. Comme c'était cet homme même qu'il récapitulait en lui, le Seigneur reçut donc une chair formée selon la même économie que celle d'Adam, en naissant d'une Vierge, par la volonté et la sagesse de Dieu, afin de montrer lui aussi une chair formée d'une manière semblable à celle d'Adam et de se faire cet homme même dont il est écrit qu'il était, à l'origine, à l'image et à la ressemblance de Dieu. »
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Au cours de l’histoire, certains ont enseigné que la personne divine du Fils de Dieu était unie à la personne de l’homme de Nazareth : Jésus, le fils de Marie. Que cette union morale, ou accidentelle de deux personnes, avait commencé ou bien à la conception de Jésus (erreur de Nestorius) ou bien lors de son baptême (erreur des ébionites). Cependant, il faut que la personne qui a mérité notre Salut par ses souffrances soit celle-là même qui possède la nature divine, laquelle seule confère une valeur infinie à son mérite. Par conséquent, nous confessons que le Christ est une seule personne, un seul quelqu’un : Celui qui est engendré du Père avant tous les siècles, est le même qui a été conçu dans les derniers temps par le Saint-Esprit et qui est né de la Vierge Marie, qui est dite pour cette raison « théotokos » (celle qui a enfanté Dieu). C’est encore ce même « quelqu’un » qui a souffert sous Ponce Pilate, etc. Enfin, s’il y avait une personne de l’homme de Nazareth qui était co-agent de notre Salut, il nous faudrait bien entendu adorer cette personne ; cela nous renverrait à l’hérésie païenne que nous avons écarté en parlant du rôle exclusif de Dieu dans le Salut (§ 12).
Observation : Le problème de la spiritualité nestorienne se rencontre également dans les communions Catholique romaine et Orthodoxes. Pour justifier le culte qu’elles rendent aux icônes, ces dénominations font une distinction entre « la vraie adoration », qu’elles réservent « à la seule nature divine » et la « prosternation d'honneur » qu’elles accordent aux icônes, au motif que « celui qui se prosterne devant l'icône se prosterne devant la personne de celui qui est peint en elle » (cf. Lettre apostolique Duodecidum Saeculum, de Jean Paul II). Mais quelle est donc cette personne à qui l’on évite de donner une « vraie adoration » ? Par conséquent, tout ceci est ouvertement contraire à la foi des anciens, qui ont lutté et témoigné pour assurer le culte d’adoration de la personne divine du Verbe incarné – et non seulement à une nature divine séparée de l’humanité. Ainsi, en l’an 553, l’Église affirmait que : « Si quelqu'un dit que le Christ est adoré en deux natures, à partir de quoi il introduit deux adorations, l'une propre au Dieu Verbe, l'autre propre à l'homme (…) mais n'adore pas d'une seule adoration le Dieu Verbe incarné avec sa propre chair, comme l’Église l'a reçu dès le début, qu'un tel homme soit anathème. » – Deuxième concile de Constantinople, canon 9.
A ce scandale, Rome ajoute encore celui du culte du Sacré-Cœur. Au XIXe siècle, Wladimir Guettée, prêtre français devenu membre de l’Église russe Orthodoxe, écrivait à ce sujet que : « L'Église romaine divise non seulement la personne unique du Verbe pour rendre à chacune des deux natures une adoration, mais elle divise même la nature humaine pour adorer séparément le cœur matériel de Jésus-Christ ; elle va donc plus loin que Nestorius lui-même, et son hérésie est plus monstrueuse encore » (W. Guettée, La papauté hérétique).
Nous ne pouvons que ratifier ce jugement, en regrettant que Guettée n’ait pas vu combien sa critique s’appliquait aux icônes tant vénérées par sa nouvelle Église.
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A
l’inverse, certains ont enseigné que cette unité de la personne
divine impliquait la négation de l’humanité du Christ.
Cette
famille d’erreurs est si ancienne (l’apôtre Jean semble l’avoir
connue et lui avoir adressé ses condamnations les plus sévères) et
si protéiforme qu’il serait vain de prétendre en faire une liste
exhaustive. La forme la plus caricaturale fut certainement celle des
docètes, qui croyaient que le Fils de Dieu avait eu l’apparence
d’un humain sans en être devenu réellement un. N’ayant pas
de corps, un autre avait finalement pris sa place sur la croix.
D’autres esprits plus subtils, comme Apollinaire d’Alexandrie,
ont admis que le Fils de Dieu avait endossé un corps humain, mais
pas l’âme humaine – l’enveloppe corporelle sans son logiciel.
D’autres (Dioscore d’Alexandrie, Eutychès de Constantinople…)
ont enseigné que le Fils de Dieu, en descendant sur la nature
humaine, avait dissous et absorbé cette dernière dans sa divinité.
Parmi les premiers mennonites, beaucoup croyaient semblablement que
le Fils de Dieu n’avait pas tiré son humanité de la Vierge Marie
mais qu’il avait amené son corps du Ciel (selon une lecture
malheureuse de Jean 6,62).
Cependant, l’homme, qui a péché dans son corps et dans son âme (Genèse 3,6) doit être racheté tout entier. Si la personne divine du Fils n’avait pas véritablement uni à lui toute notre nature humaine, il ne serait pas notre parfait Sauveur (Hébreux 2,14).
Enfin, on doit pareillement honnir la fausse doctrine plus récente, dite « kénotiste », soutenue notamment par le bibliste Frédéric Godet, selon qui le Fils aurait cessé d’être Dieu en se faisant homme – et aurait cessé d’être réellement homme une fois glorifié, ou redevenu Dieu. Une telle doctrine, attentatoire à l’ordre et à l’immuabilité du Dieu Trinitaire, n’est en dernière analyse que le mélange de toutes les erreurs précédentes.
La doctrine orthodoxe est que la Personne adorable du Fils de Dieu a assumé la nature qu’il est venu sauver, c’est-à-dire qu’il a uni dans sa Personne (un seul quelqu’un) la nature humaine à la nature divine (deux quelque chose), étant « vrai Dieu et vrai homme », en tout semblable à nous sauf le péché . Il est en toute vérité Emmanuel, c’est-à-dire : Dieu avec nous (Matthieu 1,23).
Observations : On fera grand profit, pour la compréhension de cette vérité, de la lecture du Tome à Flavien, écrit par Léon, évêque de Rome au Ve siècle, et dont voici quelques lignes :
« De la Mère du Seigneur est assumée la nature, non la faute ; et ce corps, né d'une vierge, n'en est pas moins de la même nature que le nôtre. Vrai Dieu, c'est un homme véritable; il n'existe aucun mensonge dans cette alliance, l'humilité de l'homme et la puissance de Dieu sont réunies. Sa divinité n'est point altérée par son œuvre de miséricorde, et elle laisse son humanité intacte. Chaque nature agit avec la participation de l'autre; mais le Verbe opère comme le Verbe, et la chair comme la chair. L'une brille par des miracles, l'autre succombe sous les injures. Le Verbe partage toujours la gloire de Dieu son Père, et la chair les faiblesses de notre nature. Jésus, comme on doit le répéter, est seul et à la fois le vrai Fils de Dieu, le vrai Fils de l'homme. Dieu, car dans le principe il était le Verbe et le Verbe était en Dieu et Dieu était le Verbe; homme, car le Verbe se fit chair et habita parmi nous. Dieu, car il a tout créé et rien n'a été fait sans lui; homme, car il est né d'une femme et soumis à la Loi. La naissance de sa chair prouve sa nature humaine, et sa conception dans le sein d'une vierge, sa nature divine. Son humble berceau montre qu'il n'était qu'un petit enfant, et les chants des anges révèlent sa grandeur toute puissante. Il est, comme les hommes, enveloppé dans des langes, lui dont l'impie Hérode conspire la mort; mais il est le souverain maître de tous les mortels, lui devant qui les mages viennent se prosterner avec joie. Quand il vint recevoir le baptême de Jean, son précurseur, on put s'assurer de la réalité de sa nature divine, par ces mots que Dieu le Père fit retentir du haut des cieux : Celui-ci est mon Fils bien-aimé dans lequel j'ai mis toute mon affection. Homme, il est tenté par le démon; Dieu, il est servi par les anges. Enfin, il donne une preuve évidente de son humanité en étant soumis à la faim, à la soif, à la fatigue et au sommeil, et une non moins frappante de sa divinité, lorsqu'il rassasie cinq mille hommes avec cinq pains, qu'il donne l'eau vive à la Samaritaine et la désaltère de telle sorte qu'elle n'ait jamais soif, qu'il marche sur la mer sans se mouiller les pieds et qu'il apaise les fureurs de la tempête. Pour m'arrêter à ces derniers exemples, ce n'est pas la même nature qui pleure sur la mort de son ami Lazare, le fait sortir du sépulcre et le ressuscite quatre jours après; qui se laisse attacher à la croix et change le jour en ténèbres et bouleverse les éléments; qui, fixée par des clous, ouvre les portes du ciel au bon larron. Ce n'est pas la même nature qui dit : Moi et mon Père ne sommes qu'un; et ensuite: Mon Père est plus grand que moi. Quoiqu'il n'y ait qu'une seule et même Personne en notre Seigneur Jésus-Christ, cependant on ne doit point en conclure que ses souffrances et sa gloire soient communes à ses deux natures; car il est inférieur à son Père comme homme, et comme Dieu il est son égal. »
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III. L’œuvre du Sauveur et le profit qui nous en revient
La personne du Fils de Dieu a donc assumé, ou s’est appropriée la nature humaine : un corps matériel et une âme douée de raison et de volonté humaines (cf. § 16). Dans cette nature, le Christ a voulu ce que le premier Adam n’avait pas voulu - à savoir, obéir à Dieu et accomplir sa Loi, qui consiste à aimer son Père plus que tout, ainsi que les hommes dont il partageait la nature (§11). Il a ainsi pu accomplir le bien qu’Adam n’avait pas fait, et plus encore réparer la faute dont Adam s’était rendu coupable ; et non seulement la faute d’Adam, mais encore toutes les fautes commises dans le sillage de sa Chute.
En la personne du Christ, la volonté de l’homme rencontrait ainsi celle de Dieu, réalisant l’Alliance, ou l’accord des volontés entre les parties (Luc 22, 42).
Observation : Puisque la volonté humaine a été mise au diapason de la volonté divine dans la personne du Christ uniquement, il est certain que jamais une personne ne peut vouloir véritablement le bien salutaire tant qu’elle n’est pas née de nouveau en Jésus-Christ. Tout ce que l’homme veut avant d’être irrésistiblement saisi par la Grâce, est par conséquent irréductiblement contraire à Dieu et à sa Parole. La croyance selon laquelle la nouvelle naissance dépendrait, même en partie, d’une collaboration entre la volonté non encore régénérée et celle de Dieu, est donc entièrement fausse et attentatoire à ce principe : solus Christus - le Christ seul (cf. §§ 12 et 16).
Certains s’efforcent de soutenir que, certes, l’homme ne peut fournir aucune coopération active, en posant des actes positifs ; mais qu’il lui est seulement demandé de ne pas s’opposer à l’œuvre de la Grâce. Qu’il lui est donc demandé une abstention (ne rien faire) et que le Salut se décide ainsi finalement entre ceux qui s’opposent et ceux qui ne s’opposent pas à cette œuvre de Dieu. Mais, outre le fait que s’abstenir du mal est déjà un acte de bonne volonté, rappelons que c’est cette simple abstention (ne mange pas) qui était demandée à Adam, et c’est elle qu’il a refusé d’observer ; de sorte que, marqués du sceau de cette même rébellion, les hommes ont encore besoin de la Grâce irrésistible pour répondre favorablement à l’exhortation de la Parole : n’endurcissez pas vos cœurs (Hébreux 3,15). Oui, nous devons tout à la Grâce: sola Gratia.
Enfin, tout cela est impliqué par la formule baptismale: « Je te baptise ( ou : Tu es baptisé) au nom de… », qui est une parole performative, dont l’efficacité dépend du Dieu au nom duquel est célébré le baptême.
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Selon cette volonté, le Christ, véritable Israël (cf. Ésaïe 49), n’a pas seulement mené une vie parfaitement juste et innocente pour son peuple, mais il a encore consenti à subir, sur la croix, la peine et la malédiction que méritaient les membres de ce peuple. C’est pour cela qu’il s’est fait homme et qu’il est mort – ainsi qu’en témoigne l’immersion baptismale.
Or,
nous l’avons déduit de l’universalité du baptême (§ 15)
: une faute que nous n’avons pas personnellement commise nous est
cependant imputée, et la corruption de la nature d’Adam,
qui a fauté, a également été propagée en chacun
de nous.
Pour cela, une même logique s’applique à notre
rapport au nouvel Adam, notre nouveau chef, Jésus-Christ : sa
justice nous est premièrement imputée avant que sa
sainteté ne découle en nous et nous change à son image, de gloire
en gloire (Romains 5,18).
Observation : Saint Augustin témoignait de ce merveilleux échange, en écrivant que l'holocauste du Seigneur est d'une certaine manière offert pour chaque homme en particulier au moment où il est marqué de son nom en recevant le baptême (Explication commencée de l’épître aux Romains, 19).
Mais cet auteur avait raison de préciser que le sacrifice est alors offert « d’une certaine manière » seulement, car il est certain que, tout comme nous ne sommes baptisés qu’une seule fois, Christ aussi n’est mort qu’une seule fois, après quoi il est ressuscité pour ne plus jamais traverser une telle épreuve – tout comme nous ressortons définitivement de l’eau après y avoir été ensevelis (cf. Romains 6,9). C’est pourquoi aussi les Églises protestantes réprouvent l’idée que l’eucharistie serait une répétition de la Passion du Christ, ou un sacrifice propitiatoire offert par un prêtre, en faveur des vivants et des morts.
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Il est certain qu’une telle Grâce n’est pas commune à tous les hommes, car tous ne sont pas chrétiens. Il est vrai aussi que cette Grâce n’est pas vécue par tous ceux qui portent simplement le nom de chrétien, ou qui ont été seulement baptisés. C’est parce que le baptême exprime et célèbre l’Évangile, la Bonne Nouvelle et la promesse du Salut en Jésus-Christ (Marc 16,16). Or, puisqu’il est une Bonne Nouvelle et une promesse, l’Évangile baptismal ne peut être reçu que par un moyen : celui de la foi, ou la confiance dans le Christ des Écritures que l’Esprit fait naître dans les cœurs, – par le moyen de cet Évangile – où et quand Il veut.
Dans un passage qui sera repris aussi bien par Luther (dans son Grand catéchisme), que par Calvin (dans son Institution), Saint Augustin affirmait en ce sens que : « Déjà vous êtes purs à cause de la parole que je vous ai dite ». Pourquoi (le Seigneur) pas: « Vous êtes purs à cause du baptême dont vous avez été lavés », mais bien a « à cause de la parole que je vous ai dite ?» Parce que dans l'eau c'est encore la parole qui purifie ? Retranche la parole, et l'eau, que sera-t-elle ? De l'eau. La parole se joint à l'élément, et aussitôt se fait le sacrement qui est comme une parole visible. C'est ce qu'il avait dit en lavant les pieds de ses disciples: « Celui qui est lavé n'a besoin que de se laver les pieds ; car il est pur tout entier ». D'où vient à l'eau cette vertu si grande, qu'en touchant le corps elle purifie le cœur ? Elle lui vient uniquement de la parole ; non parce que l'on prononce cette parole, mais parce que l'on y croit. Car en ce qui concerne la parole elle-même, autre chose est le son qui passe, autre chose est la vertu qui reste » (Traités sur St Jean : traité LXXX, 3).
La dénomination romaine, qui nie l’imputation salutaire de la Justice du Christ autant que le moyen de cette imputation – la foi seulement (sola fide), mérite donc d’être condamnée.
Observation : Les romanistes ont accusé les protestants d’enseigner un salut par la foi seule, au sens d’une foi qui consisterait en un simple acquiescement de l’intelligence à la doctrine de l’Évangile, mais qui pourrait ne jamais produire de bonnes œuvres. Contre de telles calomnies, nous rappelons que la foi est une confiance du cœur autant qu’une connaissance, et que cette réception surnaturelle de la Personne et de l’œuvre du Sauveur est nécessairement accompagnée, ou suivie, de bonnes œuvres. La différence réside dans le fait que pour nous qui protestons fidèlement l’Évangile, les œuvres que nous produisons sont la conséquence nécessaire, et non pas la cause ou la condition nécessaire, du Salut (cf. Éphésiens 2,10).
On pourrait donc illustrer l’œuvre du Salut comme suit : par la prédication de l’Évangile, la colombe de l’Esprit saint descend dans les branches de notre cœur et y tisse un nid, la foi, pour être l’habitation du Fils de Dieu (Éphésiens 3,17). Le fait que seul ce nid soit le réceptacle et le lien avec le Sauveur ne signifie pas que le nid soit ou reste vide, ou que son occupant, le Christ, n’y produira rien. Voir en ce sens : Jean Calvin, Institution de la religion chrétienne, III, iii ; 1.
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CONCLUSION DE LA DEUXIÈME PARTIE
Nous
avons dit que le propos du baptême, plus tacite au sujet de
l’économie du Salut qu’au sujet de la foi Trinitaire, pouvait
être appuyé par l’eucharistie, sœur du baptême (cf. §
6).
C’est donc ici le lieu de résumer ce que nous avons dit,
sous le jour du sacrement eucharistique (Matthieu 26,26-29 ;
Marc 14,22-25 ; Luc 22,14-20 ; 1Corinthiens 11,23-29).
A) Dans ce repas sacré, le Fils de Dieu y donne « son corps » et « son sang » comme aliment et breuvage des âmes – témoignant qu’il s’est approprié la nature humaine en son entier. Le corps, aussi bien que l’âme, avec leurs facultés et leurs peines, étaient ceux de cette personne divine, à tel point qu’il est écrit qu’il « croissait en sagesse, en stature, et en grâce » (Luc 2,52), que sa raison humaine ne pouvait pas découvrir le jour de la Parousie (Marc 13,32) et qu’il revendiquait comme « sienne » la volonté humaine qu’il avait assumée (Luc 22,42).
B) Ce corps était celui de la postérité promise à Abraham et à David. Car Jésus reprit et assuma le destin d’Israël, assurant le Salut de tous les fidèles, aussi bien ceux de l'Ancien que du Nouveau Testament, afin de les unir et de les ramener au Père, par son Esprit, dans la Patrie céleste promise par Dieu à ses saints (Matthieu 8,11).
C) Ce repas témoigne également que ce corps fut livré pour nous, et que ce sang est celui « de l’Alliance », répandu pour « la rémission des péchés ». Le Christ a donc bien agi comme notre grand-prêtre, présentant pour nous un Sacrifice unique, parfait et définitif.
Le fait que nous soyons continuellement renvoyés à cet Évangile (faites ceci en mémoire de moi) témoigne assurément du fait que toute notre vie durant, nous n’avons pas d’autre assurance et de fondement que celui-ci.
Le fait que boire et manger n’ont en soi aucun effet salutaire (il peut même en résulter la condamnation, selon 1 Corinthiens 11,29) suffit également à montrer que la foi est ce qui reçoit, de façon profitable, ce qui nous est présenté dans l’Évangile.
Enfin, la résurrection corporelle du Christ, qui est un fait tout aussi historique et accompli que sa Passion, est attestée par ces éléments : que son corps et son sang nous vivifient (ce qu’ils ne feraient pas s’ils étaient eux-mêmes morts) et que Christ nous promet de manger et boire à nouveau avec nous dans son Royaume.
Observation : Témoin de l’Incarnation, ou de l’union personnelle des natures divine et humaine, l’eucharistie repose sur un modèle similaire – quoique pas identique. Dans son ensemble, la tradition protestante a donc parlé d’une union sacramentelle. Or, nous avons dit (contre les nestoriens, cf. § 18) que, dans une personne (le Christ), la divinité et l'humanité étaient unies de façon inséparable. Pourtant, nous avons précisé (contre les monophyistes, cf. §19), que cette union n'entraînait pas une confusion de la divinité et de l'humanité ; celles-ci restaient au contraire tout à fait intègres et distinctes.
D'une manière semblable, donc : dans un sacrement (le repas eucharistique), le corps du Christ et le pain sont unis, de façon inséparable. Ceci, nous le tenons contre les symbolistes, pour qui les paroles d'institution (ceci est mon corps) ne seraient qu'une métaphore : Jésus y comparerait simplement son corps à du pain (ceci représente mon corps). Cette erreur sépare les signes de leur réalité et les maintient chacun de leur côté, au point de faire du pain et du vin les emblèmes d’un Christ absent.
Contre l'erreur inverse, précisons que l'union sacramentelle n'entraîne pas une confusion du pain avec le corps du Christ. Ces deux choses restent au contraire intègres et distinctes. Cela, nous le tenons contre le dogme romain de la transsubstantiation, selon lequel (comme son nom l'indique) la substance du pain serait changée en celle du corps du Christ. Concrètement, donc: après la récitation des paroles d'institution par le prêtre, il n'y aurait plus de pain, mais seulement le corps du Christ sous des apparences (trompeuses) de pain.
Luther et ses successeurs entendent les paroles d’institution (Ceci est mon corps) comme une synecdoque (cf. Luther, Traité de la Cène du Christ – Confession, 1528) ; c'est-à-dire que le tout (le corps-pain) est désigné par la partie (le corps). Avec de nombreux théologiens avant lui, Luther aimait décrire l'union sacramentelle par des hyperboles, comme l’union du fer rougi par le feu ; il soulignait son propos en disant que le corps est ainsi « avec, dans et sous » le pain, et donc que le corps était mangé de façon orale, quoique surnaturelle, par tous.
Calvin entendait ces paroles comme une métonymie : le nom de la chose signifiée était donné au signe, en raison de leur relation nécessaire (cf. Institution chrétienne, IV, 10, 11). Puisque Dieu ne donne pas un signe mensonger, Calvin n'avait pas de mal à dire que le corps est donné « avec » le pain, de sorte à pouvoir être reçu au-dedans par les croyants. Mais, soucieux d’écarter toute compréhension caricaturale (le cannibalisme) et toute vaine prétention d’être sauvé par la seule ingestion du sacrement (cf. Jean 6,54) le Réformateur insistait sur le caractère « spirituel » de la manducation du corps du Christ. Celui-ci est « mangé » par le moyen de la foi. Cela écarte la manducation des impies qui, si le corps leur est donné avec le pain, ne reçoivent pourtant jamais davantage, au-dedans, que le signe extérieur.
Reste à savoir à quel moment se produit cette présence. Selon Rome, la transsubstantiation se produit au moment où sonne la dernière syllabe des paroles de consécration, et se prolonge jusqu’à la corruption des espèces. C’est une compréhension particulièrement statique de la présence, qui légitime l’adoration littérale du sacrement. Les protestants n’ont jamais défini le moment de la présence, mais ont souligné que cette présence n’est pas à rechercher autrement que dans le cadre de l’institution du Seigneur. « Prenez, mangez, ceci est mon corps » : la promesse de la présence est liée à l’ordre de manger et ne peut pas en être séparée. Dynamique, furtive, cette présence sacramentelle ne permet donc pas de « localiser » Dieu dans un tabernacle ou un ostensoir ici-bas, et seule la foi peut la saisir à Salut dans le cadre de la réception, ou de la manducation des éléments.
Dans l’édition de 1535 de ses « Lieux théologiques », Philippe Melanchthon, proche collaborateur de Luther, écrivait ainsi que : « dans le pain et le vin… Christ est en nous, et nous sommes en Christ ». Et la Concorde de Wittenberg, par laquelle l'ensemble des protestants se sont entendus, ne réclame pas davantage de détails.

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