Livres carolins (III: 16): Sur la théorie selon laquelle l'honneur rendu à une image remonte à son prototype
Ce passage des livres carolins s'attaque au principal argument apporté en faveur de l'erreur du culte des images mortes: l'idée de culte relatif. Sans entrer dans des spéculations philosophiques hasardeuses - et laissant la charge d'une telle aventure aux impies du camp adverse - ce chapitre se borne à faire contraster la gloire des saints et les niaiseries de leurs adorateurs, ainsi qu'à opposer la prudence évangélique aux subtilités de quelques-uns.
On devine également dans ces lignes les germes de ce que devrait être un véritable culte relatif dans l’Église chrétienne, à savoir la charité mutuelle (le Christ aimé dans les frères, selon Matthieu 25: 40). Ici, l'honneur communiqué à l'image est communiqué à la tête, précisément parce que l'image en question est membre du corps rattaché à la tête (union mystique, Jean 17: 26), ce qui n'est pas vrai des peintures ou des sculptures.
Enfin, les théologiens évoquent les reliques des saints; les protestants que nous sommes préciseront que la manière dont il convient d'honorer ces reliques des saints consiste à enterrer dignement leurs corps (cf. Athanase d'Alexandrie, Vie de saint Antoine, XXXI: 7) et à se garder pareillement de toute superstition à l'endroit de leurs effets personnels.
Contre ceux qui disent que l'honneur rendu à une image passe à la forme originale
Ceci est une croyance très courante et familière parmi ceux qui s'adonnent au culte des images, à savoir qu'ils croient et affirment que l'honneur rendu à une image peut être transféré à la forme qu'elle représente. Cependant, la manière dont cela pourrait se produire, ou même si c'est possible, ne repose sur aucune raison logique et n'est approuvé par aucun témoignage des Écritures saintes.
Les saints qui, par leurs mérites, ont été élevés aux royaumes célestes, dont les images sont adorées par ces fidèles, auraient-ils recherché ces honneurs superstitieux et inutiles ? Se sont-ils jamais permis d'être adorés ? Certains d’entre eux désiraient au contraire être méprisés afin de mériter la grâce du Seigneur, comme celui qui disait : « J’ai choisi d’être rejeté dans la maison de Dieu plutôt que d’habiter dans les tentes des pécheurs. » D'autres préféraient être fouettés plutôt que d’être vénérés, comme en témoigne celui qui a déclaré : « Je suis prêt non seulement à être enchaîné, mais encore à mourir pour le Christ. »
Ils ne recherchaient pas les honneurs, mais brûlaient d’un feu spirituel, fortifiés contre l’adversité et purifiés par les épreuves du monde. L’Apôtre des nations [Paul] rappelle que certains d’entre eux furent éprouvés, lapidés comme Zacharie et Étienne, sciés en deux comme Isaïe, tués par l’épée comme tant de prophètes, errants vêtus de peaux de mouton et de chèvre comme Élie et Jean-Baptiste, réduits à l’extrême pauvreté et rejetés par le monde.
Tous ces exemples montrent qu’ils ne brûlaient pas du désir des honneurs, mais de celui des vertus. Car s’ils avaient recherché la gloire durant leur vie mortelle, ils ne jouiraient pas aujourd’hui d’une si grande gloire céleste. Étant donné que le Seigneur leur a accordé un honneur éternel, ils n’ont nul besoin des honneurs passagers des hommes.
L’honneur légitimement rendu aux reliques des saints ou aux basiliques leur est agréable en tant qu’offrande à Dieu. Mais un honneur inconvenant et déplacé n’est pas acceptable pour Dieu ni pour les saints. C’est pourquoi le bienheureux Joseph, après avoir prophétisé, ordonna que ses os fussent transportés en Terre promise, pour que les Égyptiens ne se souviennent pas de lui et n’en fassent pas l’objet d’une vénération inappropriée.
Les saints, dévoués à Dieu en toute chose, ont toujours évité les honneurs vains des hommes, comme Paul et Barnabé refusant les hommages superstitieux des Lycaoniens, Pierre rejetant la vénération de Corneille, ou encore l’ange qui, dans l’Apocalypse, interdit à Jean de l’adorer. Qui pourrait alors croire que les saints se réjouissent qu’on adore leurs images ou qu’on leur rende hommage à travers des peintures ? Comment l’honneur rendu à une image, qui n’est ni leur corps, ni leurs vêtements, mais seulement le fruit du talent d’un artiste, pourrait-il leur parvenir ?
Ceux qui règnent avec le Christ dans les cieux ne sont pas représentés par les œuvres des peintres, et ils ne désirent pas être peints sur des panneaux ou des murs, eux qui ont mérité d’être inscrits dans le Livre de Vie par le Christ. Que ceux qui affirment que l'honneur de l’image passe à l’original expliquent où ils ont lu cela et sur quelles preuves ils s’appuient. Car notre Sauveur n’a pas dit : « Ce que vous avez fait aux images, vous l’avez fait à moi », mais bien : « Ce que vous avez fait à l’un de ces plus petits, c’est à moi que vous l’avez fait. » Il n’a pas dit : « Qui reçoit une image me reçoit », mais : « Qui vous reçoit me reçoit. » L’Apôtre non plus n’a pas dit : « Aimons les images », mais : « Aimons-nous les uns les autres, car la charité vient de Dieu. » Il n’a pas demandé que nous portions le poids des images, mais bien que nous portions les fardeaux les uns des autres : « Portez les fardeaux les uns des autres, et vous accomplirez ainsi la loi du Christ. »
Puisque les images sont souvent faites selon l’imagination des artistes et peuvent être belles ou laides, parfois resplendissantes de nouveauté, parfois ternies par le temps, il faut se demander lesquelles sont les plus honorables : celles qui sont précieuses ou celles qui sont communes ? Si ce sont les plus précieuses, c'est donc la valeur du matériau qui inspire la vénération, et non la ferveur de la dévotion. Si ce sont les plus communes, alors celles qui sont les moins ressemblantes sont honorées plus que celles qui leur ressemblent, ce qui est injuste.
Nous n'accordons aux images aucune autre signification que leur fonction mémorielle, raison pour laquelle nous les plaçons dans les basiliques non pour être adorées, mais pour rappeler les événements passés et embellir les murs. Mais ceux qui placent toute leur espérance dans les images et qui les adorent estiment en tirer un grand bénéfice spirituel. Nous, nous vénérons les saints dans leurs corps et leurs reliques, selon la tradition des Pères ; eux, en adorant des murs et des planches, pensent y trouver un grand trésor de foi, simplement parce qu'elles sont l'œuvre des peintres.
Même si des docteurs érudits peuvent expliquer que les images ne sont pas vénérées en elles-mêmes, mais pour ce qu'elles représentent, les ignorants et les faibles ne perçoivent que ce qu'ils voient et adorent. Il faut donc veiller à ne pas tomber sous la condamnation de l'Évangile, qui punit sévèrement ceux qui scandalisent les petits. Car si celui qui scandalise un seul des petits est menacé d’un châtiment redoutable, combien plus sévèrement sera puni celui qui pousse presque toute l’Église à adorer des images ou à anathématiser ceux qui refusent cette adoration ?
Il faut donc éviter ces deux excès avec la plus grande prudence, car si l’on tombe dans l’un ou l’autre au-delà de ce que l’ordre requiert, on risque de perdre son salut.
Bucerian
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