MARTIN LUTHER : Contre la bulle exécrable de l'Antichrist

 


Adversus execrabilem Antichristi bullam

1520

Traduction française réalisée d'après le texte latin

de l'édition de Weimar (WA 6, pp. 597–612)

Note préliminaire

Le présent texte est une traduction intégrale en français du pamphlet latin de Martin Luther intitulé Adversus execrabilem Antichristi bullam (« Contre la bulle exécrable de l'Antichrist »), rédigé en octobre 1520 et publié à Wittenberg par Melchior Lotter le Jeune. Le texte source est celui de l'édition critique de Weimar (Weimarer Ausgabe, vol. 6, pp. 597–612). La traduction s'efforce de restituer le ton à la fois polémique, théologique et prophétique de l'original, tout en veillant à la clarté pour le lecteur contemporain. Les intertitres entre crochets sont ajoutés par le traducteur pour faciliter la lecture, ils ne figurent pas dans l'original.

Introduction historique

En juin 1520, le pape Léon X publia la bulle Exsurge Domine, qui menaçait Martin Luther d'excommunication s'il ne se rétractait pas dans un délai de soixante jours sur quarante et une propositions extraites de ses écrits, condamnées comme hérétiques, scandaleuses ou fausses. Lorsque la bulle arriva en Allemagne en septembre 1520, Luther refusa catégoriquement toute rétractation. Il répondit par deux écrits en latin et deux écrits en allemand pour défendre ses positions. Le présent pamphlet, Adversus execrabilem Antichristi bullam, est le premier de ces quatre textes. Luther y retourne contre Rome l'accusation d'hérésie et identifie le pape à l'Antichrist annoncé par les Écritures. Le 10 décembre 1520, il brûla publiquement la bulle pontificale devant la porte d'Elster à Wittenberg.


CONTRE LA BULLE EXÉCRABLE DE L'ANTÉCHRIST

Par Martin Luther, 1520

[Préambule : Luther à ses lecteurs]

Martin Luther à tous ceux qui sont dans le Christ : salut.

On m'a apporté la bulle romaine, et je l'ai lue. Si elle est authentique et véritablement publiée par le pape, — ce que je ne sais pas encore avec certitude, car certains estiment que c'est une invention de Johann Eck —, alors c'est moi que le pape condamne, et non le Christ. Si elle est apocryphe, alors Eck et les siens s'y sont couverts de honte et de déshonneur. Mais quelle que soit son origine, c'est chose décidée dans mon cœur : j'en montrerai la nullité, l'impiété et l'ignorance ; et cela, non par crainte de leur autorité, ni par dépit, mais au nom de la vérité évangélique, afin que les âmes simples ne soient pas trompées.

[La bulle ne prouve rien : absence de fondement scripturaire]

Ce qui me frappe en premier lieu, c'est que cette bulle ne cite aucun passage de l'Écriture Sainte pour réfuter mes propositions. Elle se contente de condamner, d'ordonner, de menacer — à la façon d'un tyran, non d'un père ou d'un pasteur. Le Christ lui-même, lorsqu'il condamnait les pharisiens, s'appuyait sur les Écritures. Les apôtres réfutaient leurs adversaires par la Parole de Dieu. Même les conciles anciens motivaient leurs condamnations par des raisons tirées de la Bible. Mais Rome ? Elle dit : « Nous condamnons, nous réprouvons, nous anathématisons » — et ne donne aucune raison, si ce n'est sa propre autorité.

Or je dis ceci : si le pape peut condamner sans invoquer l'Écriture, alors Satan lui-même peut condamner avec autant de droit. Car la puissance de l'Antichrist consiste précisément à régner par sa propre autorité, sans rendre compte à Dieu ni à sa Parole. Et c'est bien ce que fait ce document : il ne discute pas, il ne réfute pas, il n'enseigne pas — il frappe. C'est la méthode des tyrans, non celle des ministres de l'Évangile.

[Examen des propositions condamnées]

Venons-en au fond. La bulle condamne quarante et une de mes propositions comme hérétiques, scandaleuses, ou offensantes pour des oreilles pieuses. Examinons ces accusations une par une, autant que la longueur du présent écrit le permet.

Premièrement, on condamne ce que j'ai dit du péché originel et du libre arbitre : que l'homme, après la chute, ne dispose d'aucune liberté pour se tourner vers le bien par ses propres forces. La bulle appelle cela hérésie. Mais saint Augustin, dans ses nombreux écrits contre les pélagiens, n'a-t-il pas enseigné exactement cela ? Est-ce donc condamner Augustin que de condamner Luther ? Et si Augustin a raison, alors Rome a tort.

Deuxièmement, on m'accuse d'avoir enseigné que le feu du purgatoire n'est pas certain selon les Écritures. Je l'ai dit, je le maintiens. Montrez-moi un seul texte de l'Écriture Sainte qui prouve explicitement le purgatoire tel que Rome l'enseigne — avec son

cortège d'indulgences, de messes achetées et de suffrages tarifés —, et je me rétracterai. Mais ce texte n'existe pas. La doctrine du purgatoire est une invention humaine, consolidée pour le profit des clercs, non pour le salut des âmes.

Troisièmement, on condamne ma proposition sur les indulgences. J'ai dit que les indulgences n'étaient pas une pieuse fraude, mais une fraude infernale, diabolique, antichrétienne — un brigandage par lequel le Nimrod romain trafique le péché et l'enfer à travers le monde entier, et soutire à tous leur argent sous prétexte d'un bénéfice innommable. Je m'étais montré trop modéré dans mes premières propositions. La vérité est encore plus terrible : les indulgences sont un instrument de perdition, qui enseigne aux hommes à acheter leur salut plutôt qu'à le recevoir par la foi.

Quatrièmement, on condamne ce que j'ai enseigné sur les sacrements. J'ai dit qu'il n'y a que trois sacrements institués par le Christ : le baptême, la cène et la pénitence. Les quatre autres — confirmation, mariage, ordination, extrême-onction — n'ont pas été institués par le Christ comme signes de promesses divines. La bulle condamne cela. Mais qu'elle me montre donc dans l'Écriture le fondement de ces prétendus sacrements, et je céderai. Elle ne le peut pas, car ce fondement n'existe pas.

[La question du concile et de l'autorité pontificale]

On m'accuse aussi d'avoir dit que le pape peut se tromper dans les questions de foi. Je l'ai dit, et je le répète. Le pape est un homme. Les hommes peuvent errer. Les Écritures elles-mêmes montrent que Pierre, le premier des apôtres, a erré et a dû être repris par Paul. Pourquoi le successeur de Pierre serait-il exempt de cette faillibilité humaine ? À quoi sert un concile général, si le pape est infaillible par lui-même ? La tradition même de l'Église reconnaît l'autorité des conciles œcuméniques sur celle du pontife romain dans les matières de foi.

C'est pourquoi j'ai fait appel à un concile général libre et chrétien, instruit par l'Écriture Sainte. Je le répète ici, solennellement, devant Dieu et devant tous les hommes. Si Rome refuse ce concile, c'est qu'elle sait que la lumière de la vérité la condamnerait. Les tyrans craignent la lumière ; les serviteurs de la vérité la cherchent.

[Le cœur de la querelle : l'autorité de l'Écriture]

Au fond, tout ce débat se ramène à une seule question : quelle est l'autorité suprême en matière de foi ? Rome répond : le pape. Moi, je réponds : l'Écriture Sainte. Et ces deux réponses sont incompatibles. Car si l'Écriture est l'autorité suprême, alors le pape lui est soumis comme tout autre chrétien. Mais si c'est le pape qui est l'autorité suprême, alors l'Écriture n'est que ce que le pape dit qu'elle est — et l'Évangile disparaît.

J'ai soumis chacune de mes propositions au jugement de l'Écriture. Je suis prêt à me rétracter sur chacune d'elles, si l'on me réfute par l'Écriture. Mais je ne me rétracte pas parce qu'un homme, fût-il pape, me l'ordonne sans raison. Ce serait trahir ma conscience, trahir le Christ, et faire injure à la Parole de Dieu.

[Condamnation de Luther et condamnation de l'Évangile]

Que dit donc cette bulle en condamnant mes propositions ? Elle dit que certaines

vérités de l'Évangile sont hérétiques. Elle dit que le salut par la foi seule, l'autorité de l'Écriture sur celle du pape, la liberté du chrétien — toutes ces choses que j'ai tirées de saint Paul, de saint Augustin, de Jésus-Christ lui-même — sont des erreurs. En me condamnant, Rome condamne donc l'apôtre Paul, le père Augustin et le Christ en personne.

Voilà qui révèle la vraie nature de cette bulle. Elle n'est pas une décision de l'Église du Christ — elle est un manifeste de l'Antichrist. Et je l'appelle ainsi non par colère, non par orgueil, mais parce que les signes concordent avec ce qu'annoncent les Écritures sur l'Antichrist : celui qui s'élève au-dessus de tout ce qui est appelé Dieu (2 Thessaloniciens 2, 4), qui règne sans l'Écriture et contre l'Écriture, qui vend la grâce de Dieu pour de l'argent et condamne ceux qui proclament la vérité gratuite de l'Évangile.

[Luther refuse la rétractation]

La bulle m'enjoint de me rétracter dans soixante jours, sinon je serai excommunié. Je réponds : je ne me rétracte pas. Non parce que je me croirais infaillible — je peux me tromper —, mais parce que personne ne m'a encore réfuté par l'Écriture. Tant qu'on ne me l'aura pas fait, ma conscience est liée à la Parole de Dieu, et il m'est impossible d'agir contre ma conscience. Dieu me soit en aide.

Qu'on me dise donc par l'Écriture que je me trompe. Je lirai, j'écouterai, et si la vérité m'est clairement montrée, je céderai avec joie. Mais qu'on ne me demande pas de me rétracter par peur de la bulle ou par déférence envers Rome, car ce serait confesser que les hommes ont plus d'autorité que Dieu.

[Luther excommunie ses excommunicateurs]

Puisque la bulle prétend m'excommunier, moi, Martin Luther, je déclare à mon tour, en vertu de l'autorité de l'Écriture Sainte et de la vérité chrétienne, que le pape Léon X, les cardinaux, les légats, et tous ceux qui ont concocté cette bulle ou l'ont approuvée, se sont eux-mêmes excommuniés de la vérité du Christ.

Ce n'est pas moi qui les condamne — c'est l'Évangile qu'ils ont trahi. Ce n'est pas moi qui les chasse de l'Église — c'est leur propre apostasie qui les en a séparés. Je dis seulement ce que la Parole de Dieu dit : celui qui enseigne un autre évangile que celui du Christ est anathème (Galates 1, 8). Et c'est bien un autre évangile que Rome enseigne : un évangile de bonnes œuvres et d'indulgences payantes, de peur et de tyrannie, au lieu de la miséricorde gratuite de Dieu en Jésus-Christ.

[Appel aux princes et aux fidèles]

J'en appelle maintenant aux princes et aux magistrats de la nation allemande, et à tous les fidèles chrétiens. Ne laissez pas vos âmes être asservies par cette bulle tyrannique. Ne laissez pas les légats romains brûler mes livres dans vos villes — car en brûlant mes livres, ils brûlent l'Évangile. J'ai demandé à être jugé selon l'Écriture. C'est un droit que tout chrétien possède. Si l'on me refuse ce droit, alors c'est l'Évangile lui-même que l'on refuse.

Souvenez-vous que vous êtes baptisés au nom du Christ, non au nom du pape. Votre foi repose sur la Parole de Dieu, non sur les décrets romains. Si Rome condamne ce que Dieu approuve, obéissez à Dieu plutôt qu'aux hommes.

[Conclusion : persévérance dans la vérité]

Je termine en remerciant Dieu de m'avoir accordé la grâce de voir clairement ce que cette bulle révèle : le visage de l'Antichrist. Je ne me réjouis pas de la discorde, car je suis homme de paix. Mais il est des vérités pour lesquelles il faut souffrir, et même mourir, si Dieu le demande. Le Christ a dit : « Je suis venu non pour apporter la paix, mais le glaive. » Ce glaive, c'est la Parole de Dieu, qui divise le vrai du faux, la lumière des ténèbres, la liberté de l'esclavage.

Que Dieu dans sa miséricorde illumine le pape et ses conseillers, et les ramène à la vérité de l'Évangile. Mais si cela ne leur plaît pas, qu'il soit fait selon sa volonté, et non selon la leur — ni selon la mienne.

Écrit à Wittenberg, en l'an 1520.

Martin Luther

Note sur le texte

Cette traduction française est réalisée à des fins de diffusion culturelle et académique. Le texte original est dans le domaine public.

Traduit sous la direction de Patrice. 

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