Livres carolins (II: 23): La lettre de saint Grégoire
Dans le chapitre qui suit, les Livres carolins rappellent le propos exprimé par Saint Grégoire le Grand, évêque de Rome (de 590 à 602 ap. JC), dans une lettre adressée à l'évêque Serenus de Marseille. Ils rappellent ainsi quelle a été la position de l’Église romaine jusqu'à l'époque de cet illustre pape.
NB: Insérée dans le Décret de Gratien (III: 27) la doctrine de cette lettre sera, jusqu'au concile de Trente, la position officielle de la chrétienté latine.
Chapitre XXIII : Sur le fait que, selon la sentence du bienheureux Grégoire, évêque de la ville de Rome, il n’est pas établi que les images doivent être adorées ou détruites.
Les images, dont l’amour insolent a conduit Constantin et Taraise, évêque de Constantinople, à convoquer un synode (celui de l'an 787, ndlr), ont donné matière à notre présente discussion afin d’examiner leur erreur. Ces images ont été interdites à la fois d’adoration et de destruction par le bienheureux Grégoire, évêque de Rome. Il l’a fait sans ambiguïté, avec des paroles claires, exemptes de toute incertitude, en exposant précisément et purement ce qui devait être observé et retenu sur cette question. Il a ainsi donné ses instructions par écrit à Serenus, évêque de Marseille.
Car tandis que certains condamnaient exécrablement leurs prédécesseurs ou ancêtres pour avoir refusé d'adorer ces images, et que d’autres, en retour, condamnaient abominablement ceux qui ne voulaient pas les briser, dans cette opposition de deux erreurs, le bienheureux pontife a pris position au milieu du chemin, entre les deux partis en conflit. Il a fourni des arguments à chaque camp, frappant de la pointe de sa lance pontificale aussi bien ceux qui adoraient les images que ceux qui les brisaient.
Ainsi, rejetant les uns pour leur adoration et les autres pour leur destruction, notre position suit celle de l’Église, qui emprunte la voie médiane du juste chemin : elle permet de conserver les images comme ornement et pour la mémoire, tout en méprisant et rejetant à la fois les adorateurs et les destructeurs.
C’est ainsi que le bienheureux Grégoire a loué Serenus pour avoir interdit l’adoration, mais l’a aussi réprimandé pour avoir brisé les images. Le vénérable pape dit en effet :
« Il nous a été rapporté que, dans ton zèle inconsidéré, tu as détruit les images sous prétexte qu’elles ne devaient pas être adorées. Certes, nous avons entièrement approuvé que tu interdises leur adoration, mais nous condamnons leur destruction. »
Et plus loin, il ajoute :
« Il ne fallait pas les briser, car elles n’avaient pas été placées dans les églises pour être adorées, mais uniquement pour instruire les esprits ignorants. »
Puisque la tradition ancienne a toujours permis la représentation des histoires des saints dans les lieux vénérables, si Serenus avait agi avec discernement, il aurait dû veiller à leur juste conservation et guider le troupeau au lieu de le troubler, voire plutôt le rassembler.
Le vénérable prélat pensait en effet que la destruction des images avait troublé le peuple et qu’il en était résulté un grave scandale pour les plus faibles. C’est pourquoi il ajouta ensuite des instructions sur la manière dont on devait les conserver dans les églises et interdire absolument leur adoration.
Il déclara en effet :
« Que les divers fils de l’Église soient rassemblés et que la Sainte Écriture leur soit présentée comme témoignage qu’il n’est pas permis d’adorer quoi que ce soit de fabriqué par l’homme. Car il est écrit : "Tu adoreras le Seigneur ton Dieu et tu ne serviras que Lui seul." Ensuite, il faut leur expliquer que les images et les peintures ont été faites pour l’édification du peuple ignorant, afin que ceux qui ne savent pas lire puissent, en regardant l’image, comprendre ce qui est dit dans l’histoire représentée. Cependant, on a vu cette coutume se transformer en une adoration abusive. C’est pourquoi tu as été ému et tu as ordonné de briser ces images. »
Mais il convenait plutôt de leur dire :
« Si vous souhaitez conserver ces images, comme cela se fait depuis l’Antiquité à des fins d’instruction, permettez qu’elles soient placées et offertes dans les églises, mais en évitant toute forme d’adoration. »
Ainsi, ce n’est pas la vision elle-même des images et des histoires saintes qui devait être rejetée, mais bien l’adoration inappropriée qui leur était rendue.
Par ces paroles, le pape cherchait à apaiser les esprits et à ramener les fidèles à l’unité. Il enseignait également :
« Si quelqu’un souhaite réaliser des images, qu’on ne l’en empêche pas ; mais en revanche, qu’on évite à tout prix leur adoration. »
Voilà donc la sagesse et la doctrine du vénérable pontife : nous ne refusons pas la présence d’images dans les églises, mais nous rejetons totalement leur adoration. Ainsi, que chacun reconnaisse que s’opposer à cet enseignement, soit en brisant les images, soit en les adorant, c’est aller à l’encontre de ses prescriptions.
Bucerian
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