Culture/ L'Art

 Rembrandt ou l'art à son zénith 

  Dans ses Méditations, Descartes remarquait que la couleur était le support minimal de la vérité de l'Art, par laquelle tout récit pictural tenait ou s'effondrait. Or, quelques siècles plus tard, André Bazin notait qu'à la différence de la peinture, la photographie et le cinéma, grâce à la caméra, relevaient plus du décalque que de la représentation. Pourtant, depuis Newton, on sait que la couleur n'est jamais qu'une diffraction de la lumière, dont l'existence est impossible sans celle-ci. De sorte qu'il ne semble pas excessif de reconnaître que toute production d'image, peinture, sculpture, photographie et cinéma, se résume en un aménagement de la lumière. L'art serait, donc, essentiellement photographique, une écriture dont l'encre est la fréquence de l'onde lumineuse, selon le mot de Cocteau, à propos du Cinéma. C'est pourquoi, il ne paraîtra pas trop arbitraire d'user du concept de photographie pour englober les arts de la représentation, des choses, comme la peinture ou le daguerréotype, ou du mouvement, comme la sculpture ou le cinéma. Pris sous cet angle, on comprendra rapidement notre prédilection pour le clair-obscur en art, au point d'en rechercher les causes non pas tant dans le dessin antique du hiératisme égyptien ou de la beauté grecque, épiphanies païennes du sacré, soit comme évocation ou incarnation, qu'au sein des icônes byzantines. En effet, depuis la laïcisation du monde que l'Ascension du Christ lui procura, l'Art ne se pense plus qu'en termes de fiction. Or, l'Icône byzantine, évoluant au sein d'une sphère transfigurée, a révolutionné les préceptes de la représentation antique, au moyen d'une perspective inversée du réel, puisque l'univers profane ne pouvait plus être magnifié sans idolâtrie. Ainsi, c'est à l'intérieur des codes sévères de l'iconographie orthodoxe qu'émergea le fabuleux univers de la Renaissance, qui enregistra l'impératif fictionnel de l'art, dont il se chargea, au moyen du discours perspectiviste, soit par la ligne florentine, obtenue grâce à la camera, ou bien au moyen de la couleur vénitienne, dont l'enchevêtrement des boiseries lombardes lui fournit le modèle et l'inspiration. Certes, sans la substitution de l'huile à la détrempe d'œuf, comme liant des pigments, tout ce travail aurait été impossible, par faute de temps pour les indispensables retouches. A telle enseigne qu'on a dû admettre l'usage simultané de la perspective, matériellement chez les Primitifs flamands, tout autant que parmi les Renaissants italiens, d'une façon plus formelle, cette fois. Quoi qu'il en soit de la paternité de l'instrument fictionnel que représente la perspective, il semble que ce soit à partir du Caravage que le discours de fiction de la peinture ait atteint l'apogée de son artifice, puisque le clair-obscur, qu'il inventa, fut la clé qui permit l'illusion la plus aboutie de la réalité. Or, cet outil ne demeura pas longtemps en des mains profanes et Rembrandt sut, à l'exemple de Bach, pour la musique, synthétiser le fabuleux apport des âges: le dessin de l'Antiquité, la fiction de l'Icône, la perspective des Renaissants et le clair-obscur du Romain au sein de ses toiles ressuscitées, dont Les Pèlerins d'Emmaüs semble la facture la plus achevée. Car, Huysmans, à juste titre, se montrait fasciné par ce tour de force que manifestait ce tableau: permettre de faire soupçonner la beauté divine à travers la laideur et l'insignifiance picturale des éléments, couleurs et formes. Il s'en faudra de beaucoup que les poses du Maniérisme, la fadeur du Rococo ou la froideur de l'Académisme parviennent à ce degré d'artifice. Plus tard, la palette d'un Delacroix infléchira, sous les menaces de la compétition photographique, la peinture dans un sens résolument subjectiviste, remisant de la sorte la fiction du clairobscur au magasin des curiosités, auquel le pinceau de Manet assénera le coup de grâce d'une dénonciation que jamais plus on osera défier, malgré les objurgations de Bougereau. Le subjectivisme avait triomphé, dont l'impressionnisme, le pointillisme, le fauvisme, l'expressionnisme et le surréalisme se donneront comme autant d'avatars, en attendant que le cubisme et l'automatisme tentent d'effacer le sujet avec autant d'à propos que l'École de Stockholm, des équations de la mécanique quantique... Par conséquent, il ne nous paraît pas excessif de considérer l'Œuvre de Rembrandt comme la pierre de touche de toute critique esthétique, puisqu'il ne semble pas possible de pousser l'artifice, qui est la vie de l'Art, plus loin qu'il ne le fit. En effet, quel artiste a-t-il pu, en dehors de lui, au moyen d'une débauche de fiction, métamorphoser la médiocrité des couleurs et du dessin en une transfigurante évocation de la Beauté? A ce sujet, nous sommes de la chapelle des Baudelaire et des Huysmans et il ne nous semble pas pensable qu'aucun argument ne puisse jamais ébranler notre conviction.



Athanasius

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