Principe du discours dogmatique: introduction
INTRODUCTION
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Le dogme est la formulation commune et solennelle d’une conviction de foi, concernant la personne et l’œuvre de Jésus-Christ. À ce titre, il constitue une croyance dotée d’une force normative au sein de la communauté qu'est l’Église.
Cette autorité du dogme repose sur sa conformité aux Saintes Écritures, qui demeurent la norme ultime de la foi.
Il est donc nécessaire de clarifier l’articulation entre les Écritures, la communauté des croyants et la conscience individuelle, ou le principe garantissant l’accord de ces trois réalités.
Observation : Parce que l’Église est chrétienne — et non biblienne — la foi de ses membres ne saurait se limiter à la conviction que les soixante-six livres de la Bible sont inspirés de Dieu. Elle porte essentiellement sur le contenu de ces Écritures, en ce qu’elles rendent témoignage à Jésus-Christ et à son œuvre rédemptrice. Car le pardon des péchés n’est pas promis à quiconque affirme l’inerrance de la Bible, mais à celui qui retient fidèlement l’Évangile.
Ainsi, par exemple, les faux docteurs qui égaraient la jeune Église des galates adhéraient sans doute à une haute vue de l’inspiration biblique. Ils n’en n’étaient pas moins des ennemis de l’Évangile, car il niaient son propos : la justification des pécheurs par le seul moyen de la foi en Christ (Galates 1, 8-9). La reconnaissance formelle de l’inspiration scripturaire ne suffit pas donc à compenser une déformation substantielle du contenu révélé.
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Même « Bible en main » un protestant ne saurait agir comme un pape. En effet, la légitimité du protestantisme repose sur la notion de « sacerdoce universel des baptisés » (cf. 1 Pierre 2,9-10 / cf. Luther : Appel à la Noblesse chrétienne), selon laquelle tous les fidèles peuvent lire et comprendre les Écritures saintes. À l'inverse, la papauté consiste dans l'idée qu'un seul détient ce privilège.
Que chacun soit donc son propre pape, et bientôt plus aucun protestant ne restera en communion avec ses frères.
Observation : Boileau écrivait : « Tout protestant fut pape, une Bible à la main. » Cette formule satirique résume la tentation à laquelle ont succombé nombre de protestants : celle de s'ériger en interprète souverain des Écritures.
Ce travers, ainsi résumé par Boileau, n’est pas sans précédent. Le pape de Rome s’est d’abord élevé au-dessus de ses frères, prétendant être seul législateur autorisé (addition du filioque dans le Credo, causant le schisme de 1054) 1.
Plus tard, à l’époque moderne, la littérature devint — selon la formule de Tocqueville — « un arsenal ouvert à tous », et le savoir, comme l’autorité, se démocratisa. Le pape n’étant finalement qu’un homme, d’autres hommes se crurent fondés à en faire autant que lui.
Ce que l’un prétendait imposer d’en haut, les autres voulurent désormais l’imposer chacun de leur côté. La même cause provoqua les mêmes effets : la multiplication des interprétations souveraines entraîna la fragmentation du corps ecclésial.
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On croit généralement résoudre la tension du sacerdoce universel en soulignant son universalité : si le fidèle n’est pas moindre que ses frères, il n’est pas non plus supérieur à eux. Par cette réciprocité, les conclusions de la communauté — en particulier celles des générations passées — devraient être reçues avec attention, à titre consultatif. Ainsi la « sola Scriptura », norme ultime, ne devrait jamais devenir un « solo scripturisme », c’est-à-dire un tête-à-tête exclusif entre l’individu et son interprétation.
Mais cette solution, si séduisante en théorie, ne résout rien. Car à moins d’ériger la majorité en oracle — selon l’adage douteux vox populi, vox Dei — cette concertation demeure sans force contraignante. Or, même le plus absolu des monarques ne refuse pas les conseils : le problème surgit lorsque les conclusions de l’un entrent en conflit avec celles des autres.
Chacun, dès lors, s’abrite derrière l’exemple d’Athanase — solus contra mundum — pour justifier sa propre dissension.
Observation : L’angle mort des individualistes modernes réside en ceci : ils se félicitent d’être seuls contre leurs frères, là où Athanase fut seul contre le monde.
Dès lors, deux issues seulement s’offrent à eux : ou bien exclure les autres du salut (les assimiler au monde), ou bien confesser, implicitement, une Église incapable d’unité réelle (pluralisme).
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L’Église est un peuple dont les membres ne sont pas unis par des critères ethniques, sociaux ou culturels mais par une foi commune – ou plutôt par l’objet de cette foi : Notre Seigneur Jésus-Christ, tel que révélé dans les Écritures.
Or les membres de l’Église chrétienne sont marqués, pour être séparés du monde, par le baptême.
Par conséquent, le baptême rend l’Église visible pour autant qu’il manifeste, ou récapitule, la foi de cette Église. Apparaît en lui ce qui a été cru toujours, partout et par tous.
Observation : La nature de l’Église, qui est d’être un peuple (une assemblée), est également manifestée dans le baptême, puisque la célébration de ce sacrement initiatique implique un baptisant et un baptisé. On doit donc se garder de l’approche individualiste, ou contractualiste, dans laquelle les chrétiens précéderaient l’Église et auraient pour objectif d'atteindre une union. Tout au contraire, les chrétiens existent dans l’Église dont l’unité, celle de la foi, est un fait préalable.
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Le fidèle n’ayant pas d’autorité particulière, il ne peut pas choisir, de façon discrétionnaire, un passage des Écritures qui présidera à l’interprétation de l’ensemble des Écritures.
Son habilitation consistant dans le baptême qu'il a reçu en commun avec tous ses frères, c'est donc bien ce baptême qui servira de point d'ancrage et de sommaire au discours de tout fidèle. Ceci est d’autant plus certain que c’est l’Écriture elle-même qui, de sa propre autorité, a destiné cette partie d’elle-même (cf. Matthieu 28,19) à devenir un tout en dehors d’elle-même (dans l'acte liturgique).
De même nature que les Écritures dont il est tiré, l'acte baptismal possède donc (en tant que compendium) les caractères de la perspicuité, de la suffisance et de l’autorité des Écritures saintes.
Observation : L’acte herméneutique ne saurait être laissé à l’arbitraire individuel. Lorsqu’un fidèle aborde l’Écriture en sélectionnant un passage qu’il érige discrétionnairement en clé d’interprétation globale — comme un point d’appui archimédien —, il sort du cadre ecclésial de lecture pour entrer dans une logique privative, voire idéologique. Il s’introduit dans le domaine sacré des Écritures comme par effraction, par une lucarne dérobée. Cette tentation est fréquente : le dispensationnaliste organise sa lecture autour d’Éphésiens 3,2; le pentecôtiste démarre avec Marc 16,17; l’Église aux serpents organise sa lecture autour de Marc 16,18; l’adventiste fonde toute sa religion sur Matthieu 5,17, tandis que l’antitrinitaire s’appuie volontiers sur Jean 14,28... Même Luther, dans un geste interprétatif audacieux, a proposé de hiérarchiser les livres du canon selon leur proximité au thème de la justification. Dans sa Préface à l’Épître aux Romains, il estime que cette lettre est le cœur de tout le Nouveau Testament et que toute lecture biblique doit s’y rapporter. Si les conclusions du théologien de Wittenberg ont pu nourrir la foi commune, sa méthode — dont la tradition luthérienne s’est d’ailleurs écartée — demeure discutable.
Nous soutenons, à rebours de ces approches fragmentaires, que c’est par la médiation du baptême, rite d’entrée dans la communauté croyante et résumé symbolique de sa foi, que l’accès aux Écritures doit s’opérer 2. En procédant ainsi, le fidèle entre dans le domaine sacré des Écritures par la porte royale, dans la lumière du jour. Le baptême constitue en cela une norme herméneutique fondamentale, enracinée à la fois dans le texte biblique (Matthieu 28,19), la pratique liturgique, et la conscience personnelle.
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ANNONCE DU PLAN
Le baptême ne confère pas à chacun une licence pour abolir les dogmes ou proférer à leur place des opinions individuelles. Il constitue au contraire un mandat impératif, que chaque fidèle est tenu de respecter.
Tel qu’institué en Matthieu 28,19, le baptême est pleinement inspiré en chacune de ses parties:
— la Parole, de nature trinitaire (I) ;
— le geste, ancré dans l’économie du salut (II) ;
— l’élément, porteur d’une signification cosmologique et eschatologique (III).
Observation : Ce qui a été dit du baptême comme commencement de la vie chrétienne s’applique également à l’eucharistie, mais en tant que persévérance dans cette même foi (la différence étant donc que l’eucharistie suppose le baptême). Les deux sacrements sont en effet liés (cf. 1 Corinthiens 10,1–4), au point que dans l’antiquité, l’Église d’Afrique les désignait respectivement comme le salut et la vie (St Augustin, Du mérite et de la rémission des péchés 1, 24,34).
Dans cette même logique, Saint Irénée de Lyon vérifiait la justesse de son interprétation des Écritures à l’aune de leur accord avec la célébration eucharistique.
Cependant, par souci de concision et en raison de ce qui a été dit de la suffisance structurante du baptême, c’est celui-ci qui constituera l’armature principale de notre propos. La richesse théologique de l’eucharistie trouvera principalement sa place dans la partie consacrée à l’économie du salut.
1Nous mentionnons l’antécédent de cet acte d’indiscipline car les Églises protestantes n’ont jamais imité l’acte sacrilège de forger un dogme inédit et ouvertement contraire aux Écritures – contrairement à ce qu’ont fait le pape et les popes en dogmatisant le culte des images.
2Nous ajouterons cette analogie : de même qu’un tireur doit viser sa cible en fixant le guidon de son canon depuis la hausse de celui-ci, de même, le croyant doit viser le Christ (la cible) en sondant les textes bibliques (le guidon) depuis le cadre de son baptême (la hausse). Alors seulement l’exactitude du tir sera garantie et le grappin de la foi accrochera le Sauveur plutôt que de se perdre dans le néant.
Bucerian

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